Angles morts

Femina, le 3 juin 2001
Reportage à Kaboul de Alix de la Grange

Soumises à la loi talibane depuis 1996, privées d’instruction, interdites de travail, subissant plus durement que tous la misère ambiante, les Afghanes implosent en silence sous leur tchadri fatigué. Et la répression guette toutes tentatives de résistance.

Un coup d’œil apeuré de chaque côté, la main crispée sur le tchadri pour tendre le tissu au maximum, histoire d’améliorer quelque peu la visibilité, et la voilà qui s’élance tête baissée sur la chaussée défoncée. L’angle de vue de la grille cousue à la hauteur des yeux limite dangereusement le champ de vision et le risque d’accident est considérable. Les voitures ne ralentissent pas à la vue des piétons, les femmes traversent donc les rues de Kaboul au péril de leur vie. Leurs silhouettes, uniformément bleues, se déplacent, tête rivée au sol, non pour éviter le regard des hommes, mais pour ne pas se faire écraser ou trébucher sur les trottoirs d’une ville aux trois quarts détruite par vingt ans de guerre.
En dehors des grandes artères et du centre, certaines se risquent parfois à relever quelques instants le lourd tissu pour voir où elles mettent les pieds, mais la vigilance reste de mise. Les redoutables milices religieuses qui quadrillent la ville jour et nuit dans leurs Toyota Pick-Up flambants neufs ne sont jamais loin. Armés jusqu’aux dents, ces taliban* au service du ministère de «la répression du vice et de la promotion de la vertu» n’hésitent pas à sanctionner ce genre de libertés par des gestes d’une rare brutalité, comme des bastonnades et des coups de fouet.
Et pourtant, le port du tchadri, rendu obligatoire depuis plus de quatre ans, n’est rien en comparaison des autres restrictions imposées aux Afghanes par les «étudiants en théologie ».

Les écoles clandestines

«Notre grande préoccupation, c’est l’interdiction pour nos petites filles d’aller à l’école» lance désespérément Nazifa, 35 ans, infirmière à l’hôpital pour femmes Rabiha Balkhi. Latifa, une de ses collègues sage-femme se mêle à la conversation : «Quotidiennement, nous aidons des femmes à mettre au monde des enfants dont nous savons très bien que la moitié d’entre eux n’a aucun avenir. Nous devons déjà nous battre pour garder notre travail, alors imaginez la situation de ces fillettes dans quelques années, sans éducation et sans formation…». Toutes les écoles pour filles ont été fermées sur ordre des talibans à leur arrivée au pouvoir dans la capitale. En 1996, alors que la ville n’était qu’un vaste champ de bataille, l’université de Kaboul, composée de 60% d’étudiantes, continuait à fonctionner. Du jour au lendemain, toutes les jeunes femmes ont été renvoyées à la maison... Ayant perdu tout espoir de participer au redressement du pays, les intellectuelles ont choisi la voie de l’exil et les familles aisées ont envoyé leurs filles poursuivre leur instruction à l’étranger. Les autres, faute d’argent, ont dû se résigner. 

Aujourd’hui, seule la grande mosquée accueille officiellement un millier de filles au sein de son école coranique. Une action financée par Caritas Allemagne. L’enseignement, très limité, y est exclusivement dispensé par des mollahs. Au fond des cartables, les manuels religieux pèsent bien plus lourd que les cahiers de mathématique et les livres de culture générale. Le but, non dissimulé, de ces envoyés de ciel, n’est pas tant d’instruire ces écolières, mais de leur inculquer les règles de vie dictées par une interprétation particulièrement obscurantiste de la charia, la loi islamique. Les fillettes sont ensuite renvoyées chez elles à l’âge de 12 ans, avec pour seul droit, celui d’exister le moins possible.

« Il n’y a rien dans le Coran qui stipule que les filles ne doivent pas être instruites. Au contraire, c’est le devoir de tout musulman qui se respecte de guider ses enfants sur le chemin de la connaissance. Les hommes qui interdisent l’école aux filles ne sont pas de bons musulmans », déclare fermement Lilama, directrice d’un établissement scolaire privé de 150 garçons. A plus de 50 ans, cette femme respectée, parle à visage découvert devant des taliban. Sa façon de s’exprimer est une manière très claire de remettre la mosquée au milieu du village, et de leur rappeler que les taliban, tout taliban qu’ils sont, ne sont pas nés du ventre d’Allah. Ils ont tous une mère, bien souvent une épouse et ont une chance sur deux d’avoir des filles. Face à ce genre de remarque, les deux jeunes fondamentalistes présents dans la pièce se taisent et se cachent sous des airs de petits garçons pris en faute.

Certaines femmes outrepassent les interdictions en montant des réseaux de classes clandestines. Elles risquent leur vie pour donner aux filles un enseignement minimum: lecture, écriture, calcul et apprentissage d’une langue étrangère. Cet acte de résistance est très sévèrement puni. Conscientes des risques encourus, les écolières se rendent dans ces lieux interdits séparément et à des heures différentes. Les classes se tiennent dans des maisons privées, avec les moyens du bord. Assises à même le sol, les élèves gardent toujours un exemplaire du Coran à portée de main, à la moindre alerte, elles ouvrent le livre sacré et dissimulent les manuels scolaires. Les multiples précautions et innombrables stratégies mises en place ne suffisent pas toujours à protéger ces réseaux. Les taliban connaissent l’existence de ces centaines d’écoles. S’ils les tolèrent, il n’est pas rare que lors d’une de leur crise d’autorité, ils décident d’y faire une descente. Prises en flagrant délit, les institutrices et les fillettes sont battues à coups de fouet ou de cravache et les écoles sont immédiatement fermées. Plusieurs enseignantes ont été flagellées à mort selon des témoignages de RAWA, l’association révolutionnaire des femmes afghanes basée au Pakistan voisin, qui envoie régulièrement ses «militantes» de l’autre côté de la frontière. Pour preuve d’une des nombreuses incohérences de ce régime: beaucoup de dignitaires taliban envoient leurs filles étudier au Pakistan…

Celles qui travaillent malgré tout

Prolongement logique de la fermeture des écoles, les taliban ont également interdit aux femmes de travailler. Après les années de guerre avec l’URSS, 70% des postes dans l’administration, l’éducation et la santé étaient occupés par les femmes. Aujourd’hui, elles ne sont plus qu’une poignée à travailler, essentiellement dans les hôpitaux et les orphelinats. «Nous manquons de tout, mais au moins nous avons du travail. Quand on pense aux autres, on ne peut pas se plaindre», admet Fawzia, 34 ans, engagée comme couturière dans l’orphelinat principal de Kaboul, qui héberge plus de 800 enfants. «Sans cet emploi, je serais condamnée à mendier comme ces milliers de femmes, qui errent dans les rues», ajoute Shayma, sa voisine de table. Sima, la responsable de l’atelier, s’effondre en larmes : «J’ai tout perdu avec la guerre, mon mari, mon frère. Ma sœur est morte de chagrin et je vis dans l’angoisse permanente de perdre mon fils de 16 ans. Tout ce qu’il me reste, c’est ce travail et j’ai peur de le perdre aussi …»

La conversation s’arrête brusquement, un grincement de porte vient troubler ces précieux et brefs échanges entre femmes. En une fraction de seconde, les sept couturières de l’atelier disparaissent sous leur tchadri, la «récréation» est terminée. A l’exemple de ces vingt-cinq autres femmes travaillant dans cet orphelinat, comme gouvernantes, enseignantes, lingères et veilleuses de nuit, elles sont prêtes à tout accepter pour ne pas perdre ce poste envié.

Celles qui n’ont pas leur chance, sont condamnées à se débrouiller par des moyens dégradants. Les veuves, environ 50'000, s’adonnent le plus souvent à la mendicité. Assises sur le bitume sous de vieux tchadris en état de décomposition avancée, elles semblent posées comme des paquets qu’on aurait oubliés au bord de la route. Dans certains quartiers du centre, l’apparition d’étrangers provoque des émeutes de fantômes bleus et d’enfants qui se bousculent autour des voitures en quémandant quelques billets. Le désespoir insoutenable de ces femmes émane de chaque millimètre carré de la grille qui dissimule leur regard. La prostitution est de plus en plus répandue, bon nombre de jeunes mères, sans ressource, n’ont d’autre choix que de vendre leur corps pour nourrir leur progéniture et les taliban ne sont pas leurs derniers clients. D’autres essayent de travailler chez elles. Cloîtrées derrière d’épais rideaux ou des fenêtres opaques les empêchant d’être vues et de voir ce qui se passe dehors, elles s’emploient à des ouvrages de couture et de broderie qu’elles vendent ensuite sur les marchés par l’intermédiaire de leur mari ou de leur frère. Celles qui n’arrivent plus à assumer la survie de leurs enfants, tentent de les placer à l’orphelinat. Pas moins de trente demandes d’admission sont enregistrées chaque jour.

Se cacher pour sauver des vies

Cette double interdiction de s’instruire et de travailler a des conséquences funestes sur la santé des femmes. «Les hôpitaux pour femmes et les maternités manquent cruellement de personnel féminin qualifié, il est urgent et indispensable de recommencer à les former» insiste Tadja, jeune femme de 37 ans, gynécologue. Même constat du côté des ONG, qui n’arrivent plus à trouver du personnel pour leurs dispensaires. Un message qui a fait un petit bout de chemin du côté des autorités. A la fin du mois de mars, la faculté de médecine de l’université de Kaboul a rouvert ses portes à une quarantaine de femmes. A une drôle de condition : seules celles qui ont commencé leurs études avant 1996 sont autorisées à les terminer. Pas question de laisser entrer de nouvelles recrues ! 

La situation est d’autant plus absurde que la ségrégation règne dans le domaine médical. Dans certains hôpitaux de la ville, les consultations réservées aux femmes sont limitées à un jour par semaine. L’intervention d’un médecin de sexe masculin auprès d’une patiente est dictée par des conditions fort peu thérapeutiques (lire encadré). Même la chirurgie est soumise à ces restrictions: pas de femme chirurgienne, pas d’opération. Une manière particulièrement insidieuse de laisser souffrir et mourir celles qui ont besoin de soins. Dans l’enceinte très fermée des hôpitaux, il n’est cependant pas rare de voir des hommes et des femmes médecins travailler «main dans la main». Pour sauver des vies, certains n’hésitent pas à opérer dans la clandestinité, malgré des contrôles fréquents et des sanctions sans appel. «Cette interdiction d’aider les femmes et les fillettes est insupportable, mais se rebeller ouvertement équivaut à la prison, aux coups ou à la mort» explique Walid, un chirurgien de 40 ans. Les Afghans sont nombreux à partager ce point de vue. Des prises de position révélées au creux de l’oreille, à l’abri des regards, dans la crainte viscérale d’éventuelles représailles.

Autre barrière en matière de soins: l’argent. Officiellement, tout est gratuit dans les établissements publics. La réalité est tout autre. Nul ne passe la porte d’entrée d’un hôpital sans payer un bakchich, et ce n’est que le début d’un long parcours où le moindre acte médical, le moindre médicament, le vieux bout de sparadrap ou de coton se monnaient. Cette corruption s’explique par l’insuffisance des salaires, paradoxalement égaux pour les femmes et les hommes. Ils atteignent 600'000 afghanis en moyenne par mois (9 dollars), alors que le plus minable des tchadris en vaut 400'000.

L’angoisse au jour le jour

Tadja est arrivée il y a trois jours à l’hôpital psychiatrique de Kaboul. Assise en tailleur sur son lit, son corps et son regard sont prisonniers d’une angoisse insupportable. Chaque mouvement, chaque bruit émanant de la pièce la déstabilise. Elle a beau lutter de toutes ses forces, l’agitation l’envahit, ses mains s’entortillent dans sa robe, elle perd le contrôle. «Calme-toi, ce n’est rien, ce n’est que le médecin qui arrive». Sa mère, accoudée sur le rebord du lit de fer rouillé tente de la rassurer. Tadja vient d’avoir 22 ans. L’angoisse qui la ronge depuis quatre mois, se traduit par de violentes crises : des moments d’agitation intense où elle s’enferme dans la cuisine et tape, sans distinction, sur les casseroles, la table, les armoires. Sa mère a pris la décision de l’amener ici le jour où elle a réalisé que sa fille n’arrivait plus à s’occuper de ses deux enfants. Des cas similaires, il y en a plein les chambres de cet hôpital, le seul du pays. «L’interdiction de travailler et d’étudier a considérablement restreint l’espace vital des femmes. La plupart du temps, elles sont recluses entre les quatre murs de leur maison. Toutes formes de distractions, comme la télévision, la musique et les fêtes sont interdites. Celles qui n’ont pas les moyens de s’acheter leur propre tchadri  doivent se le partager. Les sorties sont rares et se font à tour de rôle. Et la promiscuité liée à cette situation ne fait qu’aggraver des tensions familiales déjà existantes». Le psychiatre, chef de clinique de l’hôpital, décrit les raisons et l’ampleur du phénomène avec beaucoup de clairvoyance et de douceur.  Depuis 1996, les dépressions graves, les décompensations psychotiques, les états de stress post-traumatique lié au climat de guerre permanent, les tentatives de suicide et les cas de toxicomanie sont en constante augmentation. Les premières victimes sont des intellectuelles, des femmes ingénieurs, des enseignantes, et des jeunes femmes qui ne supportent plus le cortège d’interdictions et d’obligations du gouvernement taliban et des traditions. Ici, les tentatives de suicide ne se font pas à coup de cachets. Certaines se jettent par la fenêtre, d’autres s’immolent par le feu, s’injectent du poison ou des doses mortelles de drogue. Les familles, sous le poids de la honte et du jugement social, attendent le dernier moment pour réagir. Quand elles demandent de l’aide, il est souvent trop tard.

Pas de place pour les psy

Les psychiatres et psychologues qui exercent dans cet hôpital ont été formés en Inde et à Téhéran. Cette spécialisation n’a jamais été enseignée en Afghanistan. Le gouvernement actuel, pas plus que les précédents d’ailleurs, ne reconnaît les problèmes de santé mentale : «Nous restons très en marge». Pour les ONG médicales étrangères aussi, la priorité va d’abord aux blessures et aux maladies qui se voient. C’est donc un miracle si cet hôpital psychiatrique subsiste depuis seize ans. «Nos pharmacies sont vides et aux prix des divers neuroleptiques, antidépresseurs et autres psychotropes que nous prescrivons, aucun patient ne peut suivre un traitement régulier.» L’équipe médicale, à 50% féminine, met souvent la main à la poche pour acheter les quelques calmants indispensables. Fautes de moyens, les hospitalisations sont de courte durée. Pour pallier la forte demande, une unité de soins ambulatoires offre toute la gamme des thérapies : psychothérapie, thérapie de groupe, ergothérapie, thérapie cognitive et comportementale, groupes de soutien pour les problèmes liés à l’abus de substance.

Tout n’est pas sous contrôle

Dans le ciel des quartiers en ruine, où viennent s’entasser les familles jetées sur les routes par la pauvreté, la sécheresse et la guerre, de petits cerfs-volants faits de bric et de broc recommencent à tourbillonner. Strictement interdits il y a quatre ans, ils virevoltent au-dessus de la tête des taliban qui n’y prêtent même plus attention. On peut tout interdire, avoir la prétention de tout contrôler, mais apparemment pas partout et pas pour toujours.

*un taleb, des taliban, signifie « l’étudiant » en persan
 

 

Dans les campagnes

A Kaboul et d’une manière générale dans les villes, les Afghanes ont bénéficié d’une certaine libéralisation quelques années avant le début de la guerre et pendant l’occupation soviétique. L’arrivée des taliban a réduit à néant ces progrès. Dans les campagnes par contre, où les mollahs font la loi, la mise sous tutelle des femmes ne date pas des «années talibanes». Dans un rapport mondial sur le développement paru en 1995, l’Afghanistan était déjà montré du doigt en matière d’inégalité: les mariages arrangés et précoces, les nombreuses grossesses mal suivies, le manque de soins limitent l’espérance de vie des femmes à 44 ans; elles ne touchent que 7% des revenus du travail, seules 12% des fillettes (contre 44% des garçons) sont scolarisées et 90% des femmes sont analphabètes.

Extraits du décret des taliban

- Les femmes ne doivent plus travailler.
- Elles ne peuvent sortir que couvertes du tchadri.
- Les écoles pour les filles et femmes sont fermées. Les filles n’ont droit qu’à une éducation coranique, jusqu’à l’âge de 9 ans.
- Les personnes coupables d’adultère sont lapidées à mort, publiquement. Les relations illicites entre personnes non mariées sont punies par divers   
châtiments.
- Les hammams (bains), qualifiés de «anti-islamiques» sont fermés.
- Les patientes doivent consulter auprès de médecins femmes. Les médecins femmes et les infirmières ne sont pas autorisées à entrer dans les   
chambres où sont hospitalisés des hommes.
- Au cas où un médecin homme est nécessaire, la patiente doit être accompagnée de sa famille proche (Mahram). Pendant l’examen clinique, la patiente et le médecin homme doivent être tous deux être vêtus du Hejab (voile islamique). Le médecin homme ne doit pas examiner d’autres parties du corps que celles immédiatement affectées. Pendant les gardes de nuit, les médecins hommes n’ont pas le droit d’entrer sans avoir été appelés dans les chambres où sont hospitalisées des patientes.

Source: Les Nouvelles d’Afghanistan N0 74-75, 4e semestre 1996