Micheline Calmy-Rey: La grande argentière

Femina (Suisse), le 10 mars 2002
Alix de la Grange

Première femme nommée à la tête des Finances du canton de Genève, présidente du Conseil d’Etat depuis trois mois, Micheline Calmy-Rey s’est fait une solide réputation. Très compétente mais intraitable, disent ses proches... Les plus méchants l’ont surnommée Cruella. Portrait d’une femme qui ne mérite pas vraiment son surnom.

Ce soir, comme tous les soirs, seules les lumières du septième étage de l’Hôtel des Finances resteront allumées. Celles de la résidence secondaire de la Présidente: son bureau. A l’heure où ses collaborateurs rentrent au bercail, Micheline Calmy-Rey entame sa deuxième journée de travail. Dans le calme, elle planche sur ses montagnes de dossiers. Imbattable sur le terrain de “la chasse au gaspi”, la patronne des Finances, elle, ne s’économise pas.

Fille de cheminot, la conseillère d’Etat n’a pas grandi dans l’opulence. Sa mère, gestionnaire du maigre budget familial, économisait chaque centime pour permettre à ses trois filles d’étudier. Micheline Rey, l’aînée, a rapidement intégré le sens du partage. Cette confrontation précoce aux dures réalités de la vie et aux inégalités sociales ont, sans nul doute, motivé son engagement et influencé ses choix politiques.

Le grand saut

Un diplôme de commerce en poche “pour pouvoir travailler immédiatement”, elle quitte son Valais natal pour venir s’installer à Genève. Après un bref passage à l’école d’interprètes, Micheline Rey entreprend une licence à l’Institut des Hautes Etudes Internationales. C’est durant cette période studieuse qu’elle rencontre l’homme de sa vie, André Calmy. En 1966, le couple se jure fidélité, puis crée dans les années septante une société spécialisée dans la diffusion de livres. Dans le monde, la révolution est en marche, pour Micheline Calmy-Rey, l’heure n’est pas à la lutte des classes, mais à la maternité. Elle met au monde deux enfants et attend patiemment qu’ils grandissent pour passer à l’action. A 33 ans, la militante sort du bois. Le parti socialiste s’impose d’emblée comme étant le plus proche de ses convictions. Un an à peine après son arrivée, Micheline Calmy-Rey entre au Parlement genevois, s’engage (déjà!) à la Commission des finances et monte au perchoir du Grand Conseil en 1992.

En 1993, elle est désignée candidate par son parti pour l’élection au Conseil d’Etat. Mais cette fois ne sera pas la bonne. Déçue, la socialiste entame une longue traversée du désert en reprenant la présidence de son parti, divisé et à bout de souffle, qu’elle remet sur pied.

Elue en 1997, Micheline Calmy-Rey quitte la direction de sa PME pour prendre la tête des Finances cantonales, une entreprise de 800 collaborateurs. La situation des finances publiques est catastrophique, le défi est de taille et les candidats au “suicide politique” peu nombreux. L’argent est synonyme de pouvoir, domaine dans lequel les hommes sont peu partageurs... Pionnière dans ce bastion masculin, elle n’a pas la partie facile.  Mais Micheline Calmy-Rey a plus d’une corde à son arc: des compétences et une ténacité à toute épreuve. “J’aime les chiffres”, dit-elle sans l’ombre d’une hésitation. Dans ce domaine, qui ferait fuir plus de la moitié de la planète, Micheline Calmy-Rey navigue avec une facilité déconcertante. Sa mémoire des chiffres est impressionnante.

Une gestionnaire

L’élégance et la simplicité du tailleur-pantalon façon Saint-Laurent, Micheline Calmy-Rey ne rechigne jamais à remonter ses manches. “Dans ce métier, il faut souvent mettre les mains dans le cambouis! C’est la seule façon de prendre conscience des problèmes.” La Présidente a le franc parler des femmes d’action. De celles qui réfléchissent avant d’agir, mais qui ne se perdent pas en palabres inutiles. “Il a fallu faire le ménage avant de reconstruire. Je n’ai pas pour habitude de cacher les miettes sous le tapis.” En quatre ans de législature, elle remet à flots un département noyé dans les chiffres rouges et regagne la confiance des Genevois. Dans la foulée, Micheline Calmy-Rey invente “le rabais d’impôt”, instrument de calcul fiscal maison, rusant ainsi avec la nouvelle loi fédérale sur la taxation qui aurait durement pénalisé les plus défavorisés et les classes moyenne. Le système intéresse de très près d’autres cantons.

Traditionnellement, ce sont les femmes qui tiennent les cordons de la bourse. La responsabilité des enfants les pousse à gérer l’argent avec prudence, à faire des provisions et des économies. Je ne fonctionne pas différemment.” Pour Micheline Calmy-Rey, une bonne gestion du denier public permet une redistribution équitable. Car si elle n’est pas allergique aux acariens, elle développe facilement des réactions épidermiques face aux injustices. Suite à sa brillante réélection en novembre dernier, la voilà repartie pour un tour avec “une grosse responsabilité en plus, celle de ne pas décevoir”.

Fine stratège, brillante économiste, mais pas calculatrice pour un sou! Micheline Calmy-Rey est une stakhanoviste qui ne se soucie guère de son plan de carrière. “Je n’ai pas été élevée dans cet esprit-là. Je me suis battue pour être élue, c’est vrai, mais j’utilise cette fonction pour faire avancer les choses concrètement, c’est tout. Et puis vous savez, à ce poste, on vieillit deux fois plus vite que le commun des mortels, alors après…” Et pourtant, à 56 ans, Micheline Calmy-Rey a davantage l’allure d’une Louise Brooks dans “Loulou” que d’une Jeanne Calmant dans son fauteuil roulant.

Elle coupe court à la rumeur qui évoque son éventuelle carrière fédérale. “Je ne suis pas candidate à un poste qui est occupé. Je trouve très choquant de parler de succession alors que Ruth Dreifuss n’a pas annoncé son départ. C’est un manque de respect. Et c’est profondément injuste pour le travail qu’elle accomplit en ce moment.” Le sujet est clos.

Micheline Calmy-Rey est sans aucun doute une femme au caractère bien trempé. Parfois un peu provoc, quand elle arbore une mèche bleu pétant le jour de sa prestation de serment à la Cathédrale Saint Pierre, la Conseillère d’Etat  n’a pas peur de déplaire pour convaincre et faire passer ses projets. En s’attaquant à l’imposition des pendulaires vaudois, elle déclenche un tollé général qui se terminera à Lausanne devant le Tribunal Fédéral. Ses arguments sont réfutés, mais le dossier explosif est toujours sur la pile des réformes fiscales qu’elle entend mener à bien. “Je me bats jusqu’à ce qu’on me prouve que j’ai vraiment tort et ça peut aller très loin… Non, ce n’est pas mon côté valaisan, c’est dans mon caractère”. Adversaire coriace en politique, dure en négociations et intraitable sur certains dossiers, d’accord. Ses collègues et ses opposants politiques l’ont appris à leurs dépens et le verdict est unanime. “ Elle est un peu carrée et obstinée : si elle veut quelque chose, elle passera à travers le mur pour l’obtenir ”, dit d’elle sa camarade de parti, Christiane Brunner. Mais rien à voir avec le personnage froid, sec et … cruel que certains s’évertuent à dépeindre depuis des années. “Je n’ai pas une peau de crocodile et j’espère ne jamais l’endosser”. Ce qui n’empêche pas son surnom attitré de circuler dans les coulisses: “Moi c’est Cruella et ma collègue Martine Brunchwig-Graf, ce n’est pas mieux, c’est Pol Pot…

La face cachée de Cruella

Nul besoin de creuser à la pelle mécanique pour découvrir une femme sensible, une mère ouverte aux critiques de sa fille de 32 ans et de son fils de 27 ans. “Ils ne me laissent rien passer et c’est bien, ça me fait avancer”. Grand-mère attentive, elle fond littéralement en parlant de ses trois petites-filles, une de quatre ans et deux jumelles d’e un an. Elles seules ont le pouvoir de détourner la grande argentière de ses calculs savants, mais jamais pour bien longtemps. Elle voudrait les voir plus souvent: “Ca me rend triste, j’ai l’impression de passer à côté de moments uniques que je ne retrouverai pas après.” Comme quoi la Présidente a les mêmes préoccupations que toutes les femmes. Elle fait ses courses à la Migros, est restée fidèle à son appartement de banlieue, à son train de vie modeste, à ses voisins et ses amis, aux livres, aussi. Un seul regret, et pas des moindres, son piano, qu’elle a délaissé par manque de temps et qui tient toujours une place privilégiée dans sa vie et son intérieur. Dans ces rares moments de répit, cette gestionnaire éprise de culture ne résiste pas à la magie des scènes genevoises et ses yeux scintillent lorsqu’elle évoque les trésors de l’Hermitage, qu’elle a récemment visités à Saint-Pétersbourg. Sa dernière escapade, Micheline Calmy-Rey l’a passée à Berlin. Pas sportive pour un euro (à part les escaliers), elle a jeté son dévolu sur un marathon théâtral: l’intégrale du Faust de Goethe. Vingt et une heures de spectacle en deux jours… Une façon tout à fait particulière de se changer les idées et de se ressourcer!