Les talibans coupent, le CICR répare

L’Hebdo, le 10 mai 2001
Reportage à Kaboul de Alix de la Grange

CHARIA

Contrairement à ce qu’affirment les autorités, l’amputation pour vol est fréquente à Kaboul : près d’une par semaine. Le supplice, annoncé à la radio, est exécuté en public.

La sale besogne ne se fait ni à la hâte, ni hache à la main. La mise en scène, dans laquelle chaque geste a sa raison d’être, est soigneusement préparée. Le grand stade de Kaboul et ses nombreux gradins en  bois, usés par un public d’aficionados du ballon rond et par vingt ans de guerre, lui servent de décors. Ce terrain de jeux se transforme, au gré des châtiments et des exécutions, en arènes de la Rome antique. Le programme est annoncé publiquement sur les ondes de Radio Charia. Les spectateurs sont attendus, et l’entrée… est gratuite. Comme lors d’une rencontre amicale de foot Kaboul-Herât , le public est exclusivement masculin.

 « Les personnes prises en flagrant délit de vol, auront la main droite amputée (la seule autorisée pour manger). En cas de circonstances aggravantes, le pied gauche sera, lui aussi, amputé» explique un jeune taliban de 21 ans, entre deux grésillements de talkie-walkie. La barbe encore adolescente, le regard concentré sous son turban noir, il est visiblement très fier de connaître son texte par cœur. Le châtiment est exécuté au milieu de la pelouse du stade. Un semblant de gazon, râpé par le manque d’entretien  et par les crampons qui l’ont foulé la veille. Les «cérémonies » ont lieu le vendredi, le jour du Seigneur des musulmans. Les bourreaux sont généralement des médecins désignés d’office par les talibans et contraint à commettre «l’acte chirurgical ». Avant  toute entrée en matière, le supplicié est drogué. L’alcool étant strictement interdit, on ne le plonge pas dans les vapes à coup de grandes rasades d’eau de vie, mais avec des médicaments ou de l’opium. Est-ce pour atténuer la douleur ou pour éviter tout mouvement intempestif qui perturberait le bon déroulement du protocole ? Le couteau est bien aiguisé, le «bourreau » bien entraîné par les années de guerre. Il sait exactement où il faut couper. « La lame passe entre les articulations. Il ne s’agit pas de sectionner brutalement le membre, mais de l’amputer de façon précise » raconte un responsable du centre d’orthopédie du CICR, qui travaille à Kaboul depuis plus de dix ans.

Pour l’exemple

Un savoir-faire qui épargne la vie, mais qui joue les prolongations en matière de souffrance. L’homme ne doit pas mourir, au contraire. La condamnation à vivre fait partie de la punition. Il servira d’exemple aux yeux de toute la communauté. Ce qui explique qu’une fois le sale boulot terminé, la plaie béante  est emballée dans un morceau de tissu et l’homme est immédiatement emmené dans l’hôpital le plus proche pour stopper l’hémorragie et éviter d’éventuelles infections. Quant au sort des mains et des pieds désormais sans propriétaire, il dépend de l’humeur des talibans. Si les fondamentalistes sont en pleine crise existentielle ou s’ils estiment que la criminalité est en hausse, ils exposent  leurs trophées en ville pendant plusieurs jours. Une façon particulièrement morbide de rafraîchir la mémoire aux étourdis qui auraient oublié que les « étudiants en théologie » ont tout pouvoir de vie et de mort sur la population.

En 1998, les milices religieuses n’avaient pas hésité à forcer 35'000 personnes à venir assister à deux amputations et à des scènes de flagellation. En dehors de ces crises d’autorité, la présence n’est pas obligatoire. Mais chacun sait, qu’il est plutôt bien vu de se trouver dans les rangs du stade. Soumis à des pressions, poussé par une curiosité malsaine ou amateur de sensation forte : nul besoin de faire un micro-trottoir devant la grille d’entrée pour comprendre que chacun à ses raisons, que notre raison n’explique pas toujours. Les talibans, eux, sont aux premières loges. Et si l’exhibition ne se déroule pas forcément à guichets fermés, les gradins ne sont jamais vides.

 

Le parcours du condamné est connu d’avance. A peine sorti de l’hôpital, il se dirige vers le centre d’orthopédie du CICR. Une sorte de hameau en plein centre-ville, où semblent régner la paix et la sécurité. De petites allées bordées de fleurs longent les différents ateliers de fabrication, les espaces de rééducation et les salles de physiothérapie. Sans oublier les «cabines d’essayage», les chambres de repos et les cuisines. Tout l’appareillage orthopédique est conçu et réalisé sur place. Des béquilles aux chaises roulantes, en passant par les prothèses, les orthèses, et autres «pièces de rechange ».  Dans les ateliers, rien ne se perd, tout se transforme. Les matériaux les plus surprenants sont utilisés, comme ces morceaux de caoutchouc noir, récupérés dans les roues des chars soviétiques, laissés à l’abandon sur les trottoirs et dans les campagnes. Extrêmement solide et à toute épreuve, ce composant vient renforcer, entre autres, le talon des prothèses de pieds taillés dans du bois. 

77% des amputations enregistrées depuis 1988 sont attribuées aux mines. Les 23% restant, sont des victimes d’accidents, de maladies ou de la charia… De sources talibanes, ce châtiment est devenu rare, «un ou deux cas seulement l’année dernière ». Du côté de ceux qui réparent, les chiffres ne sont pas les mêmes : «A Kaboul, nous avons trois à quatre cas par mois. Ce type d’amputation est assez caractéristique et nécessite généralement une opération chirurgicale avant que l’on puisse intervenir,» explique un orthopédiste de l’institution humanitaire. «Il est impossible de poser correctement une prothèse sur un membre mutilé de cette manière, sans qu’il ne soit légèrement recoupé». L’adaptation d’un membre artificiel est un travail long et minutieux, c’est du surmesure. Les patients doivent venir régulièrement. « De séances d’essayage en  séances de rééducation, la confiance s’installe et les gens parlent, ils racontent leur histoire. La parole ne répare pas l’irrémédiable, mais elle soulage. « Notre mission ici est d’aider et de soigner tous ceux qui en ont besoin, sans distinction et sans jugement. Les autorités le savent et nous laissent travailler ». La prise en charge de ces victimes du fondamentalisme par le CICR n’est un mystère pour personne. Cette situation ne vient que se rajouter aux nombreux paradoxes dont regorgent ce pays et le régime taliban.

Omar a le dernier mot

La sentence dépend de la gravité du délit et la gravité du délit est jugée par une cour suprême, composée de talibans. Les juges (les qazis), au chômage depuis l’abolition de la loi islamique par le gouvernement pro-soviétique afghan en 1978, ont repris du service. En cas de litige entre plaignants et accusés, ils ont le dernier mot. Ils décident aussi du châtiment à appliquer. Amputations, flagellations, lapidations, pendaisons, ensevelissements ou prison. La liste n’est pas exhaustive. Le verdict final appartient au mollah Omar, dit Le Borgne, le commandeur des talibans. Aucune peine n’est exécutée sans son aval.

Les grands absents de ces procès sont les avocats de la défense. S’il en existe encore dans le pays, ils n’ont pas le droit de cité. Il reste cependant une porte de sortie pour les voleurs. La loi islamique autorise les arrangements à l’amiable entre les deux parties en présence. Si les biens dérobés sont restitués et que la plainte est retirée, la sanction prévue peut être commuée en peine de prison. Ces arrangements ne sont pas rares dans les affaires de vols. Pour «délit » d’homosexualité, la condamnation est, en revanche, sans appel. La seule porte de sortie est du domaine des cieux. Si l’accusé survit, après avoir reçu sur la tête le mur de pierre de trois mètres de haut érigé pour l’occasion, c’est qu’Allah en a décidé ainsi. On lui laissera alors, la vie sauve. Ou du moins ce qu’il en reste.