Russe et mère de soldat

Femina, le 2 février 2003.
Moscou Alix de la Grange

La vie d’un soldat russe ne vaut pas un kopeck. Envoyés au front en Tchétchénie comme chair à canon, humiliés et maltraités par leurs supérieurs, les jeunes appelés n’ont personne pour les défendre. Hormis leurs mères... Révoltées par tant d’horreurs, certaines ont déclaré la guerre aux autorités militaires. Reportage à Moscou, au Comité des mères de soldats.

Lettre de Roman à sa mère: «Je suis maintenant à l’hôpital militaire. Maman, viens vite ici, si tu peux, tant que je ne suis pas mort. Huit camarades se sont déjà enfuis, certains se sont mis une balle dans la tête. Maintenant on ne nous donne plus d’armes. D’autres se pendent, s’ouvrent les veines. On gèle dans les casernes, il n’y a pas de chauffage, c’est comme si on dormait dehors.»

Au deuxième étage d’un immeuble du passage Luchnikov, le téléphone n’arrête pas de sonner. Le couloir qui mène aux locaux du Comité des mères de soldats est bondé, comme d’habitude. Des mères, des pères et des appelés discutent, échangent des informations, d’autres attendent un rendez-vous dans un va-et-vient incessant. Derrière la porte, une dizaine de femmes s’activent dans deux pièces minuscules – 50 m2 à peine – où s’entassent des montagnes de dossiers, des piles de papiers et de livres. Les armoires débordent d’archives, les tables collées les unes aux autres sont encombrées d’ordinateurs, de téléphones, de fax, de blocs-notes, de stylos. Difficile de s’entendre et même de travailler dans toute cette effervescence: «Allez attendre dehors, on ne peut plus respirer ici!» lance une voix autoritaire à six ou sept femmes qui squattent le canapé de l’entrée. Elles s’exécutent, à contre-cœur, elles ont peur de rater leur tour.

Une course contre la montre et la mort

Valentina Melnikova débarque dans les locaux comme un boulet de canon, dépose son sac à dos de teenager vert pomme chargé de dossiers sur son bureau et se rue sur le téléphone. Des urgences à régler. Ici, c’est le quotidien. Il faut être sur tous les fronts à la fois, répondre à toutes les demandes, aussi variées soient-elles. «Chaque cas est différent, chaque solution est unique. Le seul point commun entre toutes ces histoires est qu’elles illustrent les violations manifestes et permanentes des droits de l’homme dans l’armée russe», précise-t-elle, le combiné vissé à l’oreille, un annuaire sous le bras et une carte de la ville à la main. Cette femme de 55 ans, géologue de formation et mère de deux garçons, compte parmi les fondatrices du Comité des mères de soldats de Moscou. Petit bout de femme débordant d’énergie, Valentina Melnikova ne mâche pas ses mots: «En Russie, l’armée est tout, mais le soldat n’est rien. Seul compte l’intérêt de l’Etat, défini dans un bureau par un fonctionnaire au cerveau atrophié. La misère est une norme, l’humiliation un système et les sévices remplacent l’entraînement. A partir du moment où un homme enfile l’uniforme, il devient une unité comptable, interchangeable, sans droit et sans valeur.»

Son constat est clair et son action très largement soutenue par la population. Les Mères, comme on les appelle, ne se contentent pas de recevoir et d’écouter les doléances d’autres mères ou de jeunes soldats. Elles agissent, rapidement, par tous les moyens. La vie des appelés en dépend... Le courrier, le téléphone, la presse – les journalistes sont leurs meilleurs alliés – les contacts réguliers avec des responsables militaires, une très bonne connaissance de la Constitution russe, des arrêtés du Ministère de la défense et du droit international constituent l’essentiel de leur arsenal. Leurs principales interventions: légaliser la situation de ceux qui ont fui leur garnison pour leur éviter le statut de déserteur, donc la prison, faire hospitaliser les garçons malades, aller à la recherche des appelés disparus en Tchétchénie, assister les mères qui vont récupérer leur fils en douce dans les casernes.

Des activités qui dérangent et bousculent les plus hautes instances militaires et leur big boss, le président Vladimir Poutine. En se battant pour la vie de leurs fils, les Mères de soldats s’attaquent à une institution toute-puissante, où seule l’inhumanité a droit de cité. Inébranlable, l’armée russe d’aujourd’hui, comme l’Armée rouge d’hier, reste fidèle à sa réputation tristement célèbre d’être la plus redoutable et la plus cruelle du monde. Une cruauté sans limites envers l’ennemi et sans états d’âme envers ses propres hommes.

Lettre de la mère d’Evgueni: «Nous avons reçu un télégramme nous informant que notre fils était à l’hôpital de la garnison. Nous sommes allés le voir. A l’hôpital, nous avons appris des choses horribles: il avait été battu, humilié, même les commandants menaçaient de l’envoyer dans les régions de l’Extrême-Orient. Le 22 avril, nous l’avons «volé». Nous avons besoin de votre aide.»

Entre deux coups de téléphone, Maria Fedulova, la coordinatrice du comité, vient s’excuser pour son manque de disponibilité: «Nous avons de plus en plus de travail. Tous les jours de nouveaux cas arrivent, nous ne savons plus où donner de la tête.» L’un des piliers de l’association, elle fait partie du noyau dur du comité de Moscou, un petit groupe de stakhanovistes au statut de salariées occasionnelles: «Nous sommes payées de temps en temps, mais ce n’est pas le plus important, nous ne travaillons pas pour ça.» En dehors de ces cinq femmes, une vingtaine de bénévoles, des femmes et quelques hommes, viennent régulièrement leur donner un coup de main. Sans leur contribution, le comité ne pourrait pas faire face à la demande. La porte est ouverte de 11 heures à 22 heures et les gens arrivent sans rendez-vous. Pas moins de 15 000 à 20 000 personnes s’adressent à ce bureau chaque année pour demander de l’aide.

Sauver son fils avec l’aide des Tchétchènes

Lettre de la mère d’Alexandre: «Mon fils a disparu en janvier 2000. Nous en avons été informés le 1er février. Le 8 mai, un inconnu a téléphoné pour nous dire que notre fils était fait prisonnier. Il m’a conseillé de m’adresser au Comité des mères de soldats.»

Cette missive rappelle à Maria Fedulova sa propre histoire. Comme la majorité de celles qui se sont engagées dans ce comité, cette femme d’officier a elle-même été victime du système impitoyable de l’armée. En 1994, lors de la première guerre de Tchétchénie, elle apprend la disparition de son fils de 19 ans, Denis, dans les montagnes de la république caucasienne. Son combat commence dans les bureaux de l’administration militaire, où elle a un réseau d’amis. Malgré ce privilège, ses questions restent sans réponse. A force d’arpenter les couloirs sans obtenir de résultat, elle réalise que le sort des soldats portés disparus importe peu aux autorités. Celles-ci se bornent à inscrire les noms sur une liste, qui est mise à disposition des familles, à condition qu’elles le demandent, et ne sera publiée par voix de presse que sur intervention du Comité des mères.

Désespérée, Maria Fedulova finit par s’adresser aux Mères. Il n’y a pas trente-six solutions, sa seule chance de revoir son fils est de partir elle-même à sa recherche. L’entreprise est périlleuse, mais d’autres femmes l’ont tentée et en sont revenues, avec l’aide du comité. Maria Fedulova n’hésite pas une seconde et passe en Tchétchénie. Les combats font rage, mais rien ne l’arrête. A 44 ans, elle sillonne le territoire pendant un mois avant de retrouver la trace de Denis, grâce à l’appui de familles tchétchènes et d’un journaliste. Fait prisonnier, il est détenu dans l’un des camps de Chamil Bassaïev, un chef de guerre indépendantiste. «Je me suis rendue dans les montagnes pour rencontrer Bassaïev. Il m’a rendu mon fils, ainsi que d’autres soldats prisonniers, et m’a aidée à les faire sortir du territoire. A cette époque, il n’était pas question de rançons. Sans la collaboration des combattants et de la population, je n’aurais jamais récupéré mon garçon. En rentrant à Moscou, j’ai encore dû me battre de longs mois. Les officiers ne le lâchaient pas. Ils l’ont accusé de trahison, pour avoir été fait prisonnier, puis de désertion pour ne pas avoir réincorporé sa garnison après sa libération. Là encore, c’est grâce aux conseils du comité que j’ai réussi à le faire réformer définitivement.» 

Aider les «déserteurs»

Devenues par la force des choses les principaux témoins de ce premier conflit en Tchétchénie, les Mères de Moscou ont été les premières à dénoncer haut et fort la barbarie de l’armée russe à l’encontre de la population tchétchène et de leurs propres recrues. Cette guerre aberrante, qu’elles n’ont pas hésité à qualifier d’«illégale et anticonstitutionnelle», est devenue le fer de lance du comité. De 1994 à 1996, elles ont été littéralement assiégées par des demandes provenant des quatre coins du pays et par la presse.

En aidant les soldats qui refusaient de combattre ou demandaient une autre affectation, les familles à retrouver leurs enfants et les jeunes à éviter le front, leur petit bureau – 14 m2 à l’époque – s’est rapidement transformé en haut lieu de résistance à la guerre. L’écho de leurs activités s’est répandu comme une traînée de poudre sur la scène internationale. Les soutiens ont afflué du monde entier et leur lutte s’est vu couronner du Prix Nobel alternatif 1996, décerné par The Right Livelihood Award Foundation, à Stockholm.

Déclaration d’Alexeï: «J’ai appris par les autres soldats que mon unité serait envoyée en Tchétchénie. J’ai tout de suite compris que, dès que j’arriverais sur place, je serais tué. Car je n’arrive même pas à imaginer pouvoir tuer des gens. Je sais très bien que je ne pourrais même pas pointer mon arme sur quelqu’un...»

Depuis le début de la deuxième offensive russe en Tchétchénie, en septembre 1999, les Mères de soldats n’ont plus le droit de se rendre sur sol tchétchène, le territoire est totalement fermé aux journalistes et les ONG présentes sont rarissimes. Il leur est donc impossible de venir au secours de leurs enfants envoyés sur le front. «Nous ne savons pas trop ce qui se passe là-bas. Mais nous restons en contact avec les femmes tchétchènes. La solidarité et l’entraide continuent. Entre mères, nous nous comprenons, nous partageons une seule douleur, un seul malheur, et nous pensons pouvoir les surmonter ensemble. Encore aujourd’hui, des familles tchétchènes viennent en aide à nos soldats. Les récents témoignages de jeunes appelés, condamnés à fuir pour avoir refusé de commettre des exactions sur les civils, nous ont confirmé ce fait», déclare Valentina Melnikova.

Ajoutons à cela les difficultés causées par le très lucratif business des rançons. Ce système déclenché et encouragé par les officiers russes et les kontraktniki, des sortes de mercenaires, dès la fin de la première guerre de Tchétchénie, est désormais pratiqué par les deux parties. Aujourd’hui, tout se monnaie, les prisonniers, les corps ou ce qu’il en reste… «Le mépris total de la vie humaine dans l’armée russe va jusqu’au mépris des morts», ajoute Valentina Melnikova sur un ton qui ne décolère pas. Et les morts, il y en a par milliers.

Même en temps de paix, c’est l’hécatombe

En deux ans de guerre, les pertes de l’armée s’élèveraient à 3000 hommes, selon les autorités russes, à 10 000 au moins selon les Mères. La différence tient à une sinistre astuce comptable: les chiffres officiels ne tiennent pas compte des disparus, des corps non identifiables et des soldats qui succombent à leurs blessures en dehors du territoire tchétchène, expliquent les Mères, qui fondent leur estimation sur les témoignages des familles, des fugitifs, des blessés et sur les informations de Memorial, une association russe de défense des droits de l’homme.

Même en temps de paix, l’armée russe compte d’innombrables pertes: 2500 à 3000 recrues succombent chaque année durant leur service militaire, dans des circonstances plus que suspectes. Ces décès, attribués à des accidents par les responsables, dissimulent une tout autre réalité. Ces jeunes garçons de 18 à 20 ans meurent le plus souvent d’épuisement, de faim, de froid, de manque de soins et d’avoir été battus. Le taux de suicide est anormalement élevé, les meurtres n’ont rien d’exceptionnel et sont passés sous silence.

Andreï, fugitif: «Des anciens m’ont forcé à enlever mon uniforme, parce qu’il était neuf et qu’ils le voulaient. J’ai commencé à me défendre, mais ils se sont mis à me frapper, ils ont pris un barreau du lit et m’ont tapé sur la tête. Le sergent nous avait interdit d’échanger notre uniforme. Il avait dit: «Je vais vous frapper d’une telle manière que vous n’aurez pas de bleus, mais vous cracherez du sang pendant une semaine. Je n’avais pas le choix, je me suis enfui.»

La guerre en Tchétchénie reste la préoccupation majeure des Mères de soldats. Depuis les attentats du 11 septembre, les affrontements et la violence ont redoublé d’intensité dans cette région. La lutte antiterroriste mondiale déclenchée par les événements offre une légitimité inespérée aux opérations dirigées par Vladimir Poutine. Le chef du Kremlin a désormais les mains libres et la bénédiction de la communauté internationale pour en finir avec «les terroristes tchétchènes». Une opportunité dont il profite allégrement et qui se traduit par une accélération du massacre de la population, accusée de complicité avec «les bandits». Chaque jour, de nombreux «petits soldats» russes meurent dans ce combat fratricide où les abus sont sans limites. Et voilà que vient s’ajouter le spectre d’une nouvelle guerre avec l’Afghanistan. A sa seule évocation, le visage de Valentina Melnikova se crispe. «Ce qui s’est passé pendant cette période demeure pour moi l’un des grands crimes de notre Etat.» La crainte d’être envoyés prochainement au Tadjikistan inquiète bon nombre de futurs appelés. Plusieurs demandes d’aide sont déjà arrivées dans les bureaux du passage Luchnikov.

Le spectre d’une nouvelle guerre
Pourtant, depuis 1992, grâce à l’action du comité, une loi stipule que le service militaire accompli à l’étranger doit résulter d’un engagement volontaire. Mais rien ne peut empêcher des officiers peu scrupuleux de mentir et d’exercer des pressions pour obtenir des signatures. «La seule chose que nous pouvons faire pour le moment est de conseiller à ces jeunes de ne rien signer et de rester très vigilants face aux propositions venant des autorités militaires. Tant qu’un seul de ces garçons aura besoin de nous, nous aurons le devoir de continuer notre lutte», conclut Valentina Melnikova.

 

La marguerite
C'est en 1989 que des mères de soldats fondent le premier comité, à Moscou. On en compte 300 aujourd'hui, répartis dans toute la Russie et fédérés en Union. Leur logo, c'est la marguerite: «chaque pétale flotte librement au vent, mais autour d'un coeur commun». C'est dire que, malgré les assemblées et activités communes, ces comités conservent chacun leur autonomie. Celui de Moscou reste l'un des plus combatifs et des plus engagés contre la guerre en Tchétchénie.