|
Grozny la survie dans l’enfer L'Hebdo, le 1er février
2001 Les habitants de la capitale tchétchène aménagent leur existence au jour le jour, de façon étonnante. Mais, au moment où l'action humanitaire est entravée, ils se sentent usés. Ce n’est pas normal ce silence là dehors. Ici, le silence est inquiétant. On ne voit rien à travers les fenêtres de la maison, il fait nuit noire. Il faut sortir, aller voir ce qu’il se passe. Rouslan pousse la porte prudemment: “Venez, venez vite regarder!” Tout le monde se précipite dans la cour de la maison, les regards se tournent vers le ciel. Pour une fois, ce ne sont pas des bombardiers ou des hélicoptères de combat qui arrivent, non. C’est l’éclipse de lune, c’est elle qui a imposé cette trêve. Trêve de courte durée, une violente explosion vient perturber l’instant magique. Les hommes ne bronchent pas, les femmes sursautent, mais l’attention reste fixée sur la lune. Les tirs s’intensifient, peu importe. Ce soir, le nez en l’air, on oublie tout, y compris le froid. “J’aimerais être en France!”, lance soudain Aslan, 19 ans le jeune frère de Rouslan… Pourquoi? “Il paraît que là-bas, l’éclipse est totale, j’aimerais voir ça.” Louiza, jeune babouchka, grand-mère de 50 ans, est restée dans la maison, assise sur une chaise au fond des deux pièces en enfilade. Dans le seul espace chauffé de la maison qui sert de dortoir. Une ampoule vacille au-dessus de sa tête; pour le moment le générateur fonctionne. “Seize mois. Ca fait seize mois que ça dure, lâche-t-elle, les yeux brillants, en faisant allusion à la deuxième offensive russe. Je sais que je ne vais plus vivre longtemps. C’est au-delà de la peur. Mon corps ne supporte plus ces explosions, ces tirs incessants. Ca commence par la plante des pieds, et puis ça monte le long de mes jambes, ça envahit tout, jusqu’à ma tête. Tout tremble à l’intérieur, plus rien ne fonctionne. Je suis épuisée.” Mourad, son petit-fils de 6 mois, couché sur un immense lit, la regarde et lui sourit. Elle le prend dans les bras, ce corps à corps la calme, elle sèche ses larmes: “Toute ma famille est ici dans cette maison, je ne peux pas partir.” Une maison proche d’une des nombreuses “kommandanturs” russes qui entourent la ville. Un lieu qui abrite aussi leurs amis. Cette nuit, ils seront dix à dormir sous ce toit. “Et puis je dois continuer mon travail, je suis institutrice et les enfants ont besoin de moi, je ne peux pas les laisser tomber.” “La peur, on ne s’y habitue pas, on s’y adapte”, ajoute Saïd, son fils de 28 ans, médecin. Il se repose dans la pièce à côté, très affaibli par une attaque cardiaque la semaine dernière. Quand le cœur lâche “Les problèmes cardiaques chez les hommes de moins de trente ans sont de plus en plus fréquents. Ils sortent de chez eux, en forme, et s’écroulent soudainement quelques centaines de mètres plus loin pour ne plus jamais se relever.” Une des nombreuses conséquences de l’extrême tension qui règne à Grozny depuis ces longs mois, une pression insupportable qui ronge les gens de l’intérieur explique le médecin chef de traumatologie de l’hôpital No 9. Le seul, le dernier de la ville, qui tienne encore debout. D'ailleurs, de l’extérieur, rien ne laisse supposer que ce bâtiment, en partie détruit et aux murs criblés d’impacts de balles, fonctionne. Bombardé à plusieurs reprises depuis le début de la guerre, il est reconstruit inlassablement avec les moyens du bord. Entre ces murs décrépits, ça ne sent pas l’hôpital, ça sent l’impuissance et le désespoir. Au premier étage, face au service de réanimation dans lequel gisent deux hommes agonisants, une petite salle avec une porte qui ferme. Quelques mètres carrés réservés au personnel médical. Un petit havre de “paix” dans l’horreur quotidienne. Sur la table recouverte d’une nappe en toile cirée, du thé, une assiette de beurre mélangé à du sucre — la friandise du pauvre — et un pot de confiture. Une certaine gêne plane cependant autour de la table, un soupçon de culpabilité circule entre le médecin chef et les deux infirmières. C’est la présence de la télé. A l’écran un feuilleton à l’eau de rose, un “Dallas” version russe… “J’espère ça ne vous choque pas trop.” Le médecin poursuit en s’excusant: “Elle est branchée sur le générateur de l’hôpital, mais ça ne prend que très peu d’électricité, c’est notre seule distraction.” Les blessés arrivent à toute heure du jour et de la nuit, des blessés par mines principalement. Le personnel manque, le matériel et les médicaments aussi. “On fait de notre mieux avec ce qu’on a.” Le chirurgien chef entre à son tour et s’installe à côté de son confrère, une des infirmières lui apporte une tasse de thé brûlant. “On en peut plus de travailler dans ces conditions. Les bombardements autour de l’hôpital font trembler tous les murs, le toit va finir par nous tomber sur la tête. Ce matin, un de nos médecins vient de m’annoncer son départ… Un de plus. Bientôt, il ne restera plus que des vieux, comme moi. J’ai 65 ans, qu’est-ce que j’irais faire ailleurs? Ma place est ici, avec mon peuple. Les jeunes médecins quittent le pays, on ne peut pas leur en vouloir. Grozny, “La Terrible” en russe, surnommée “Poutinegrad” par ses habitants, vit au rythme ininterrompu des tirs, des rafales et des explosions. Le regain de violence depuis trois mois, plus précisément depuis le début du Ramadan, fin novembre, use les 60 000 habitants. A défaut d’affrontement direct entre forces russes et “boïeviki”, les combattants tchétchènes, la population a le sentiment d'être prise pour cible. Cette guerre est une guerre sans nom et sans fin où règne l’arbitraire le plus total. Le racket est systématique aux check-points qui quadrillent la ville. Tout est bon à prendre, tout ce qui est utile ou monnayable: argent, extincteur de voiture, bijoux, trousse médicale, veste en cuir. Les “nettoyages”, des ratissages de quartiers, sont quotidiens. A la recherche d’une éventuelle présence de combattants indépendantistes, ils donnent avant tout l’occasion aux soldats de l'armée russe de s’adonner, en toute impunité, à tous les types d’exactions possibles et imaginables: pillages, humiliations, exécutions sommaires, arrestations arbitraires. La mise en détention dans des camps de filtrations ou dans une des nombreuses fosses creusées à même la terre est une pratique courante. Les détenus, des hommes, croupissent dans ces fosses humides en attendant d’être racheté par leur famille. Mort ou vif. Car les tchétchènes doivent aussi payer pour récupérer leurs morts. Le commerce d’otages et de cadavres est un business très lucratif. On avance aujourd’hui le chiffre de 18 000 disparus. Ceux qui sortent de ces camps ne parlent pas. Ce sont les familles qui racontent l’horreur des tortures. Des témoignages sordides qui se suivent et se ressemblent par la profonde bestialité des actes commis sur ces hommes. Tortures à l’électricité; dents en or, doigts et oreilles arrachés; castrations… Malgré cela, malgré tout, le marché central renaît de ses cendres. Les femmes ont réinstallé leurs étals au milieu des enchevêtrements de bois et de métal, sinistre souvenir des événements qui ont précédé le début du ramadan. Le marché a été entièrement détruit, pillé et littéralement pulvérisé par des blindés. Aujourd’hui, les éternelles querelles entre commerçantes ont repris le dessus. “Rends-moi les trois jupes que tu m’as volées!” Les insultes fusent, la bagarre ne fait que commencer. Les passants qui assistent à la scène se gardent bien de prendre parti, ils rigolent, de loin. Hassan-la-débrouille Hassan, 30 ans, lui, n’a jamais voulu quitter Grozny, il aime sa ville. Il occupe un appartement au cœur d’un des quartiers les plus peuplés. Les immeubles sont très endommagés, mais habitables, même si les rafales de kalachnikov accélèrent la détérioration des façades et des fenêtres de jour en jour. “Avant hier matin, un obus est tombé sur cet immeuble, là-bas, lance le jeune homme en désignant du doigt un bâtiment situé à deux cents mètres de chez lui. La plupart des gens étaient dehors, les autres, les vieux, sont morts sous les décombres. A Grozny, il est tout aussi dangereux de rester chez soi que de sortir.” Comme tout le monde, Hassan a construit sa propre installation de fortune pour avoir un minimum de confort dans son appartement où il vit avec sa femme, ses deux fils et ses deux chats. Le gaz a remplacé l’électricité, hors service depuis le début de la guerre. Une sorte de “piratage collectif” s’est organisé dans toute la ville. Le système est simple, efficace, peut-être un peu bancal en matière de sécurité. “Il suffit de faire un petit trou dans un des gros tuyaux d’arrivée de gaz, d’y souder un autre tuyau en métal assez long et de le tirer jusqu’à sa fenêtre. A partir de là, c’est un jeu d’enfant”, explique-t-il avec un large sourire. Il sort son briquet, pose le bout du tuyau sur la flamme, et enfile le “chalumeau” dans son vieux poêle à bois tout rouillé: “Reste à bloquer le tuyau avec la porte et le tour est joué.” Zariema, sa femme, vient alors déposer les plats qu’elle a préparés sur la surface brûlante du poêle pour finir la cuisson. Système identique pour la lampe du salon, le tuyau de gaz est plus fin pour que la flamme soit plus petite. “Les bougies, on les garde pour les coupures de gaz, comme pendant les fêtes”, période pendant laquelle les Russes ont fermé les robinets. Lumière tamisée, repas de fête, chaleur humaine, on en oublierait presque ce qui se passe dehors. Et la télé, là, elle ne fonctionne quand même pas au gaz? Hassan rigole: “Elle est reliée à une batterie de voiture. J’en ai deux, une pour la télé, une pour la voiture, quand la première est déchargée, je la recharge en roulant.” Triomphe du système D. “Pour l’eau, on va simplement remplir des seaux à la pompe là en bas, dans la cour.” Il faut aussi se débrouiller pour gagner son pain. Hassan ne touche plus de salaire depuis des années, comme tous les gens qui travaillent pour l’Etat, enseignants, médecins, infirmières. “Avec ma formation de comptable, je trouve des petits boulots occasionnels que je peux faire le soir, et puis Zariema travaille au marché tous les jours.” Le commerce est la principale ressource financière de la population. La nuit tombe rapidement. En fin d'après-midi, il fait noir comme dans une mine dans les couloirs de l’immeuble. Hassan connaît chaque marche, chaque trou, chaque gravas. Avec le temps, ses yeux se sont habitués à l’obscurité. Dehors la vie continue, à la lueur des bougies, des becs de gaz et des feux de bois. Ils ne restent que quelques heures pour faire ses courses, et passer un moment entre amis. Atmosphère étrange, la vie semble plus intense que le jour. Comme s’il fallait profiter au maximum de chaque instant avant d’affronter la nuit, son cortège de cauchemars et d’angoisse. “Maintenant je vis. Tout à l’heure, je ne sais pas”, lance Hassan avant de disparaître dans l’obscurité. A 19 heures, tout s’arrête: c’est le couvre-feu. Place à la chasse aux loups, emblème du drapeau tchétchène. Seul le bruit des armes a le droit de citer. Ce soir, la température baisse, entraînant dans sa chute vertigineuse le reste du moral des habitants. La neige arrive. De toute façon, il ne fait plus jamais beau à Grozny. L’épaisse fumée noire qui se dégage depuis des mois des puits pétrole en feux a formé une chape de plomb sur la ville. Ici, de jour comme de nuit, au sens propre du terme aussi, les chats sont toujours gris. |