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Femmes du Hezbollah: L'amour à mort
Septembre 2002 Les militantes islamistes jouent un rôle essentiel dans ce mouvement intégriste chiite libanais qui place le culte du martyr au cœur de son dispositif. Elles accomplissent leur tâche avec une foi inébranlable: promouvoir l’amour de Dieu et la haine de l’oppresseur. Ne nous fions pas aux apparences. Cachées derrière leur tchador, les femmes du Hezbollah ne sont pas des victimes de l’Islam. Rien à voir avec les Afghanes. Nous ne sommes ni en Iran, ni en Arabie Saoudite, nous sommes au Liban, pays du confessionnalisme. Un système politique basé sur le partage du pouvoir entre 18 communautés religieuses. Au pays du Cèdre, les intégristes le sont par choix, comme d’autres sont devenues communistes pour entrer dans la résistance durant l’invasion israélienne. Aujourd’hui, la guerre est finie et la majorité des Libanais, musulmans
ou chrétiens, ne désire qu’une chose : jouir de la paix. Mais pour certains
fidèles d’Allah, le désir de vengeance a pris le dessus. Tuer celui qui
a tué est devenu un devoir religieux et bon nombre d’entre eux donneraient
cher pour rouvrir le front du Sud Liban et faire avancer la liste d’attente
des candidats aux suicides. Ils sont prêts à tout, sauf à “risquer la paix”.
Tant que l’ennemi vivra, le djihad ne s’arrêtera pas. Le recours insensé
à la force du gouvernement Sharon trouve son pendant dans la folle violence
du Hezbollah. Les ennemis à abattre restent les sionistes, donc Israël et pour un grand nombre de militants de la base, peu éduqués, les juifs en général. Leur but est, ni plus ni moins, d’éradiquer l’Etat Hébreu de la carte. "Nous ne voulons pas les tuer, nous voulons juste qu’ils partent, qu’ils rentrent chez eux, nous sommes même prêtes à porter leurs valises…", assurent les femmes du parti. Plus radical, le discours masculin tient en trois mots : "A mort Israël !". "Nous devons continuer à combattre l’oppresseur", explique l’association des femmes du Hezbollah à Beyrouth depuis 10 ans. "Nous devons soutenir l’Intifada, encourager les attentats suicides, libérer la Palestine et récupérer Jérusalem, mais je ne peux pas vous dire quand, ni comment, c’est un secret militaire." Si le rôle des femmes dans la lutte armée est limité, elles sont par contre tenues informées des projets de leurs camarades de parti. "Nous participons activement à la vie politique et sociale de l’organisation. Elever les enfants dans l’esprit de la continuité du mouvement est à lui seul une activité très politique" conclut la présidente de 38 ans. Et leur arme de guerre est plus redoutable qu’une kalachnikov. Des femmes libérées Dans la rue, elles affichent leurs convictions en arborant fièrement le "hidjab légal". Cette particularité vestimentaire offre une visibilité non négligeable aux islamistes. Les cheveux entièrement recouverts, le visage est encadré jusqu’au bord du front, des joues et du menton. Le long et large manteau dissimule les formes, des collants opaques cachent le reste. Le port du voile islamique en signe de fidélité au prophète Mahomet les autorise à discuter l’application des textes sacrés et donc à s’émanciper. Ces partisanes réfutent la plupart des interprétations du Coran, sauf celle de leur guide suprême, l’ultra conservateur l’ayatollah Khomeiny, le plus grand des martyrs, mort de vieillesse dans son lit. "Nous combattons toutes les formes d’injustice. Celle faite aux musulmanes est une prescription des traditions orientales, pas de l’Islam". Mise au point. Elles revendiquent la liberté de travailler, d’étudier, de voyager, le droit d’exister au même titre que l’homme sans pour autant vouloir le concurrencer. "Les hommes n’appliquent pas les règles, c’est à nous de bien connaître les textes pour les obliger à nous respecter et imposer nos droits", clame fermement Khadîdja, une militante de la première heure, divorcée pour n’avoir pas accepté la polygamie de son mari. "Si l’homme peut prendre deux épouses, nous devons aussi pouvoir prendre deux maris. Si j’avais le pouvoir, j’appliquerais la loi comme il faut, parce qu’elle respecte les femmes. Les hommes la détournent dès qu’ils peuvent en tirer profit ou pour opprimer les femmes, c’est inacceptable. Seule la parole d’Allah est infaillible et c’est elle que je suis". Les femmes du Hezbollah ne sont pas soumises à leur mari, elles sont soumises à Allah et à la tâche qui incombe à tous fidèles: lutter contre l'injustice et la tyrannie. Des heures durant, elles prient pour devenir femme ou mère de martyr, un statut très convoité. Le titre de martyr est accordé à tout bon croyant ayant combattu sous les ordres de Dieu. Il n’est pas nécessaire de se transformer en bombe humaine pour y accéder, même si socialement, c’est plus valorisant. Mais ne le devient pas qui veut. Encore faut-il fournir au divin les preuves d’une vie terrestre irréprochable. L’accomplissement de ce "Devoir Sacré" ordonné par Allah –qui autorise la guerre en cas d’agression et le suicide en dernier recours - justifie toutes les formes de violence. Les opérations suicides sont toutefois réservées aux hommes, ce que regrette Mathayel, jeune femme de 30 ans, membre du Hezbollah depuis 12 ans. En parlant de ces sœurs palestiniennes kamikazes, ses yeux s’illuminent : "J’aurais aimé être à leur place, mais le parti ne le permet pas" lance-t-elle comme un cri du coeur. Puis, elle se reprend "J’espère que mes deux fils seront kamikazes, d’ailleurs Hussein y pense déjà. Il est très motivé, il prie pour la Palestine. Je ne lui ai pas encore tout expliqué, mais à 6 ans, il a déjà compris quel était le chemin à suivre" dit-elle en présentant son petit garçon. "Ce sera difficile quand il mourra, mais je sais que je le retrouverai au paradis". Elle enchaîne, toujours avec le même sourire figé: "Venez vous battre avec nous, nous ne refusons personne!" L’intermède publicitaire est incontournable et systématique avec les adeptes du parti. Le royaume des cieux Tandis que la majorité des individus impliqués dans un conflit prient pour en sortir vivants, les soldats de Dieu prient pour y laisser leur peau. Statut de martyr en poche, ils seront alors directement expédiés au paradis pour y recevoir les récompenses promises. "Dans les Jardins des Délices / sur des lits ornés (d’or et de pierreries) / S’y accoudant et se faisant face. / Parmi eux circuleront des garçons éternellement jeunes. / Avec des coupes, des aiguières et un verre (rempli) d’une liqueur de source. / Qui ne leur provoquera ni maux de tête ni étourdissement./(…) / Et ils auront des houris (jeunes filles) aux yeux grands et beaux, / Pareilles à des perles en coquille, / Et nous les avons faites vierges. / Gracieuses, toutes de même âge. / En récompense pour ce qu’ils faisaient ". Le paradis islamique promis aux hommes et décrit en détail dans la sourate 56 du Coran* ne manque pas de sensualité. Et les femmes, peuvent-elles espérer un équivalent? Pas vraiment. Elles seront certes également lavées de tout pêché, mais pour les jeunes puceaux effarouchés, il faudra repasser. A 58 ans, Khadîdja regrette de ne pas encore avoir atteint son but. "Dieu n’est pas satisfait de moi puisqu'aucun de mes 9 enfants n’est tombé en martyr. C’est peut-être dur à comprendre pour vous, mais je les ai élevés dans le djihad et la lutte pour la libération de la Palestine." Effectivement, c’est incompréhensible d’en arriver à souhaiter la mort de ses propres enfants au nom d’une cause, aussi louable soit-elle. Bercés par les versets du Coran et la voix des armes, éduqués dans le culte du martyr et dans la haine d’Israël, le destin de ces enfants est scellé. "Si j’aime quelqu’un, je lui souhaite le meilleur, donc je prie Allah
pour mourir en martyr avec ma famille parce que c’est ce qu’on peut espérer
de mieux. Ca ne veut pas dire que je n’aime pas la vie, ni que je veux
voir mes enfants mourir jeunes, mais c’est Allah qui décide." Le ton de
Rima est étrangement calme, tout comme celui de Fatima, 32 ans, licenciée
en littérature anglaise et femme de martyr depuis 4 ans: "Bien sûr que c’est
difficile de perdre son mari, mais je dois supporter la douleur. Le mien
est mort lors d’une opération contre l’ennemi. Sa démarche était nécessaire
et j’encourage les autres à suivre la même voie. Le jour de notre mariage
déjà, je savais qu’il allait mourir et je vivais avec cette idée. Nous aimerions
tous mourir pour la Cause. Quand j’ai appris sa mort, j’étais triste et fière
en même temps." La fondation Al-Chahid, une des nombreuses associations caritatives
du Hezbollah, prend en charge les familles de martyr. C’est ainsi que, en
plus de la gratuité des soins médicaux et de l’école pour sa fille, Fatima,
reçoit une pension de 300$ par mois. "Aujourd’hui je ne peux pas dire que
je sois heureuse de me retrouver seule avec ma fille, mais je suis pleinement
engagée dans la foi, elle me porte et me comble. Ce choix ne me prive de
rien, au contraire. L’islam m’apporte une paix intérieure que rien ne peut
remplacer." Voilà pour la "paix intérieure", mais à quel prix... Parce que,
question paix extérieure, on est loin du compte, non? Fatima ne se laisse
pas démonter: " Nous pensons avoir raison, mais ça ne veut pas dire que vous
avez tort. Réfléchissez. Vous voulez la justice ? Le Coran vous donne toutes
les solutions alors pourquoi ne pas suivre ce qui est écrit ?", interpelle
encore la jeune femme sur le pas de sa porte.
Question prosélytisme, les femmes sont particulièrement efficaces. Réunion
"Tupperwar" dans les villages ou porte-à-porte façon témoin de Jéhovah,
à Beyrouth. Tout est bon à prendre. Dans la doctrine Hezbollah, la fin justifie
toujours les moyens. *Le Saint Coran, Traduction: Mouhammad Hamidullah, Ed. AL-Biruni, Beyrouth
2001. Le parti de Dieu : un état dans l’Etat Depuis le retrait israélien, le Hezbollah fait figure de héros de la
résistance nationale. Avec 12 députés au Parlement, il s’est imposé comme
un parti politique à part entière. Mais son nom figure aussi sur la liste
des groupes terroristes placardés dans les couloirs du Pentagone depuis le
11 septembre. Peu après sa création en 1982, le mouvement s’est rendu célèbre
par des actions d’une rare violence: détournements d’avions, assassinats d’intellectuels
de gauche, kidnappings de journalistes étrangers, attentats-suicides. |