Des humanitaires battent en retraite

L'Hebdo, le 1er février 2001.
Reportage à Grozny de Alix de la Grange

Trois semaines après l’enlèvement du collaborateur de MSF, la plupart des organisations humanitaires ont opté pour le repli. Avec de lourdes conséquences en perspective.

“Vous n’allez pas partir? Vous n’allez pas nous laisser tomber?”, répète désespérément Madina, une femme d’une quarantaine d’années qui travaille sans relâche pour Mémorial, une organisation russe de défense des droits de l’homme. En face d’elle, le représentant d’une ONG. Le silence est lourd. Les humanitaires menacent de partir, les humanitaires s'en vont. Conséquence de l’enlèvement non revendiqué au sud de Grozny, le 9 janvier, de Kenny Gluck, responsable de mission de Médecins sans Frontières Hollande, l’ONU et toutes les organisations d'entraide, à l’exception de Médecins du Monde France et du CICR, ont décidé de suspendre leurs activités en Tchétchénie.

Toujours sans nouvelle de son collaborateur, MSF songe même à effectuer un pas de retrait supplémentaire. “Toutes sections confondues, nous réfléchissons actuellement à l'opportunité de notre présence sur la poursuite de nos opérations en Ingouchie (la république voisine, principal refuge des réfugiés tchétchènes, ndlr)”, confie-t-on au siège de MSF international. Or, si elle se poursuit, la suspension des activités, qui dure depuis plus de trois semaines, pourrait être très lourde de conséquences pour la population.

Médecins du Monde France, seule ONG à avoir toujours maintenu une présence sur le territoire tchétchène depuis le début de la première guerre en 1995, poursuit ses dotations en médicaments et en matériel médical dans des hôpitaux et continue à assurer le fonctionnement de plusieurs de ses dispensaires. Pour sa part, en dehors de son aide médicale, le CICR a réhabilité une station de pompage à Grozny, qui a permis  la distribution de 1300 mètres cubes d’eau potable depuis le début de l’année, installe des poêles (écoles, maternités…) et, en collaboration avec la Croix-Rouge russe, organise des distributions d’aide alimentaire et de kit d’hygiène dans plusieurs villes. Mais, à elles seules, les deux organisations ne pourront pas pallier les manques pour toute la population, notamment en matière de distribution alimentaire, jusqu’alors assurée en grande partie par le HCR et Action Contre la Faim. Ni remplacer l’apport et le soutien médical de MSF dans différents hôpitaux et dispensaires sur le territoire.  De surcroît, l’eau potable, en quantité très insuffisante, reste un problème crucial. L’ONG polonaise qui la distribuait à l’hôpital No9 et à d’autres dispensaires de la ville, a elle aussi suspendu ses activités. Enfin, la branche tchétchène du ministère russe des situations d’urgence a d'ores et déjà annoncé que, faute d’argent, elle ne pourrait plus acheminer l’eau au centre de Grozny. Si la situation ne s’améliore pas, des épidémies pourraient rapidement se propager. Les habitants  seront condamnés à boire de l’eau polluée et contaminée par le pétrole. 

L'espoir d'une amélioration générale de la situation ne franchit pas les frontières tchétchènes. Les propos lénifiants de Vladimir Poutine à l'attention du Conseil de l’Europe, qui ont aidé à la levée de la sanction contre la Russie en lui redonnant le droit de vote, semblent confinés à ce vase clos. Et personne ne miserait un kopeck sur une diminution significative des opérations militaires. Au mieux, alors que le cortège funèbre se poursuit, les Tchétchènes attendent pour voir.