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Grozny, journée ordinaire dans une ville "normalisée" Le Temps,
le 26 septembre 2002 Depuis plusieurs mois, Vladimir Poutine déclare que la phase militaire de "l'opération antiterroriste" menée en Tchétchénie est terminée et que la situation est en train de se normaliser. Le témoignage d'une journaliste européenne qui a séjourné à Grozny malgré l'interdiction des Russes montre qu'on est loin du compte. La journée s'annonce chaude dans la capitale tchétchène. Il est tôt et déjà les femmes s'agitent. Un balai, un seau, une brosse à la main, elles nettoient les rues de la ville. D'autres repeignent minutieusement le bord des trottoirs. Les quelques arbres qui restent sont taillés, les troncs sont lavés, leurs abords désherbés. Les montagnes de gravats sont soigneusement mises en tas. La ville est entièrement détruite et la tâche est colossale. Peu importe, en ce jour d'été 2002, ces femmes semblent bien décidées à effacer les traces de la guerre qui ravage la région depuis trois ans. Grozny, "La Terrible" en russe, surnommée "Poutinegrad" par ses habitants, serait-elle en train de se refaire une beauté? Le long de la rue Mayakovsky, au nord de la ville, une femme d'une élégance surprenante attend son bus sous un parapluie rose pour se protéger des rayons du soleil. A ses pieds, un soldat russe. Couché à l'ombre d'un blindé, le casque vissé sur la tête et les mains crispées sur la gâchette de sa Kalachnikov. La femme sait que son ombrelle la protégera de la chaleur, mais pas des balles. Elle ne l'empêchera pas non plus de marcher sur l'une des innombrables mines qui traînent sur le sol et ne lui servira pas d'armure contre les éclats d'obus ou de roquette qui pleuvent quotidiennement sur la cité fantôme. L'axe principal de l'entrée de la ville est dégagé. Les blocs de béton qui barraient la route ont été déplacés sur le côté. Un peu plus loin, des dizaines de blindés sont stationnés sur les bas-côtés. Ils semblent désertés, abandonnés, comme les innombrables chars que l'on croise sur les routes d'Afghanistan. Simple illusion. Il faut apprendre à se méfier du silence, ici, il ne dure jamais longtemps. Un grincement trahit une présence humaine. Cinq centimètres à droite, deux vers le bas. Le réglage des canons est discret mais précis. Autour des BTR (blindés sur roues), les soldats russes sont planqués dans les fourrés, dans les fossés, derrière des poteaux, sur les toits, ils sont prêts à tirer. Officiellement, 80 000 hommes sont stationnés dans la petite république grande comme deux fois la Corse; officieusement, ils seraient 120 000. La Tchétchénie reste la plus vaste caserne du pays et le terrain de jeu de prédilection du FSB (ex-KGB). Trois cents mètres plus loin, la route est déviée. Des habitantes du quartier manifestent devant un des très nombreux check-points qui quadrillent la ville. Elles empêchent tout véhicule de passer pour protester contre un massacre qui s'est déroulé la nuit dernière. "A 2 heures du matin, des fédéraux ont fait irruption dans la maison de nos voisins. Ils ont tué le père de cinq enfants à bout portant, blessé un de ses fils avec une grenade et ils ont embarqué le grand-père en le traînant sur le sol, avant de mettre le feu à la maison et aux voitures stationnées dans la cour." Depuis, le garçon de 8 ans est prostré dans un coin de sa maison calcinée, barricadé dans son cauchemar. Aucun adulte ne peut l'approcher, pas même un médecin. "Ces gens n'avaient rien fait, ce n'étaient pas des boïevikis (combattants tchétchènes)", poursuit une vieille babouchka en brandissant des tracts sous le nez des fédéraux. Les manifestantes ne décolèrent pas. "Nous exigeons la libération du grand-père ou qu'on nous rende au moins son corps!" Surpris par leur détermination, les soldats ne tentent rien. Ils se contentent de jouer les agents de circulation. Le trafic est dense. Bus, camions et voitures sont obligés d'emprunter la route étroite attenante à l'artère principale. Le bitume n'est plus qu'un lointain souvenir, l'eau qui a envahi la zone lors des inondations du mois de juin stagne toujours au fond des cratères qui jalonnent le chemin. Nous atteignons enfin le marché central. Régulièrement mis à sac par les fédéraux, les étals sont pourtant miraculeusement bien achalandés et l'animation ne manque pas. Fruits et légumes, vêtements, journaux, CD, chaîne stéréo dernier cri, bref de quoi vous donner l'envie de faire un brin de shopping. Un simple coup d'œil dans le rétroviseur nous coupe rapidement dans notre élan. Des troupes fédérales sont en train de se déployer autour du marché avec leurs véhicules et autres blindés, dont les plaques d'immatriculation sont soigneusement recouvertes de scotch noir afin d'éviter que quelqu'un ne relève les numéros. L'heure de la zatchiska a sonné. Ces rafles, communément appelées "opérations de nettoyage", font partie des pratiques courantes de l'armée russe dans ce conflit. Leur but officiel est un contrôle d'identité. La réalité est tout autre. En encerclant et en bouclant les quartiers ou les villages, les gens sont pris au piège. Toute tentative de fuite se solde par la mort. A l'abri de tout regard extérieur, les fédéraux - le plus souvent cagoulés - se livrent à tortures, pillages, arrestations arbitraires, exécutions sommaires. Puis ils rouvrent le périmètre, laissant derrière eux les traces de leurs exactions. A Meska-Yurt, un village de 5000 habitants proche de la capitale, le dernier "nettoyage" en date a duré vingt-deux jours. Là-bas, les gens ne parlent plus. Les menaces de représailles ont définitivement fait taire les villageois. Seules quelques personnes qui se sont rendues dans la zone le jour de la réouverture se risquent à parler: "Je suis arrivée à l'aube, les Russes venaient de quitter le village. Les femmes sont sorties précipitamment de leurs maisons, elles se sont mises à courir dans les champs en criant les noms de leur fils et de leur mari, espérant les retrouver vivants. Certaines sont revenues avec des corps mutilés, d'autres avec des morceaux de chair humaine." La jeune femme s'arrête de parler. Le regard inquiet, elle inspecte les alentours. "Si les Russes apprennent que je raconte ça, je suis morte." Ses mains tremblent, mais elle poursuit, à voix basse: "Depuis un certain temps, les fédéraux font exploser les corps à la grenade." Une façon d'effacer les traces de tortures et d'humilier encore un peu plus les Tchétchènes, qui, selon la coutume musulmane, doivent retrouver le corps ou, à défaut, un morceau identifiable pour procéder aux cérémonies funéraires. "Les corps retrouvés portaient des traces de torture à l'électricité, certains hommes avaient eu les dents arrachées, des doigts, des mains et des oreilles coupées, plusieurs d'entre eux avaient été sodomisés avec des bouteilles ou des bâtons..." Cette guerre d'usure où règne l'arbitraire le plus total aurait déjà décimé 10% de la population depuis octobre 1999, soit plus de 100 000 personnes. Aujourd'hui, le nettoyage du marché central de Grozny ne durera que trois heures, et il ne se terminera pas dans un bain de sang. Trois ou quatre interpellations, tout ce qu'il y a de plus normal dans le contexte ambiant. Quelques minutes à peine après la réouverture du quartier, le marché reprend vie, comme si rien ne s'était passé. "L'enfer? On ne s'y habitue jamais, mais il faut bien continuer à vivre!" lance une commerçante en remettant de l'ordre dans sa marchandise. Direction l'hôpital N° 9, le plus important de la ville. De l'extérieur, rien ne laisse supposer que ce bâtiment, en partie détruit et aux murs criblés d'impacts de balles, fonctionne. Au deuxième étage, les chambres des services de chirurgie et de traumatologie affichent complet. Les gens ne restent pourtant pas longtemps dans l'établissement. Trop peur de se faire arrêter, même si les descentes des fédéraux sont moins fréquentes qu'il y a deux ans. "Hier soir, une famille nous a amené un jeune homme de 24 ans, il avait sept balles dans le corps et les deux bras cassés. Nous l'avons opéré en urgence, sa famille est venue le récupérer ce matin, soit douze heures après son admission", explique un chirurgien en s'allumant une cigarette derrière l'autre. Dehors, le ballet des hélicoptères de combat écourte la conversation qui devient de plus en plus inaudible. "Quand ils arrivent, les soldats et les miliciens fouillent toutes les chambres, les bureaux, ils cassent du matériel, épluchent les registres et ne ressortent jamais les mains vides. Ils embarquent toujours quelques jeunes hommes soupçonnés d'être combattants, des blessés ou de simples visiteurs", confie une infirmière, un peu tendue à l'idée que ses propos ne tombent dans des oreilles indiscrètes. Il y a trois jours, Salman, 12 ans, jouait encore au foot avec ses copains. "Je marchais sur un trottoir pour rentrer chez moi. J'ai vu une vieille boîte de lait concentré par terre, j'ai donné un coup de pied dedans, pour m'amuser... Et puis tout a sauté." C'était une mine. Depuis quelques heures, Salman a une jambe en moins. Il raconte son histoire avec un sang-froid étonnant, il se souvient des moindres détails. Il s'arrête brusquement, son visage pâlit, il a mal. A côté de lui, un jeune homme de 17 ans est allongé sur un lit aux ressorts rouillés. Son corps immobile est recouvert d'un simple drap. Ses yeux cernés fixent le vide, il ne parle plus. Touché avant-hier par un éclat d'obus à la moelle épinière, il est paralysé. "Nous avons les spécialistes, mais pas le matériel nécessaire pour l'opérer. Sa seule chance est d'être envoyé le plus vite possible au Daguestan voisin, à l'hôpital de Makhatchkala." Le médecin-chef n'affiche pas un optimisme débordant sur les possibilités de réussite d'un tel transfert. Avec des barrages tous les dix mètres et des routes qui s'ouvrent et se ferment au gré de l'humeur des officiers russes, ce trajet n'a rien d'une promenade de santé. Les blessés se souviennent très bien de ce qui leur est arrivé, mais personne ne sait qui a tiré, ni pourquoi. On ne parle pas de ces choses-là. Dans certains quartiers un peu moins dévastés, des cafés ont sorti leurs terrasses et, aussi surprenant que cela puisse paraître, elles ne sont pas désertes! Tentantes certes, elles restent cependant fortement déconseillées aux étrangers qui circulent clandestinement sur ce territoire interdit aux témoins indésirables. Il est nettement plus prudent d'aller s'installer dans l'arrière-salle d'un troquet de seconde zone. Sans piper mot évidemment. Quand on ne parle pas la langue de Tolstoï, mieux vaut apprendre à se taire. La trêve déjeuner sera de courte durée. A peine dehors, des tirs d'armes automatiques vous replongent brusquement dans la réalité. Les tirs s'intensifient et se rapprochent. Le combat se déroule dans une rue perpendiculaire, devant les bâtiments de l'administration du président pro-russe Ahmed Kadyrov. Des indépendantistes tchétchènes attaquent un convoi militaire. En quelques secondes, le quartier se transforme en un véritable champ de bataille. Dans les rues, tout le monde court se mettre à l'abri. Après une demi-heure d'hostilités, le calme revient. Les tirs s'espacent. Il faut profiter de cette accalmie pour quitter les lieux. Et il va falloir faire vite, il est déjà 16 heures. Dans peu de temps, comme après chaque "incident", toutes les sorties de la ville seront verrouillées. La fermeture peut durer quelques heures ou quelques jours. Ce soir comme tous les soirs, les habitants de Grozny sont condamnés à survivre à une nouvelle nuit de cauchemar. Si les tirs sont imprévisibles le jour, ils sont incessants la nuit. Les explosions et les détonations d'artillerie lourde viennent régulièrement se mêler au concert des rafales d'armes automatiques. L'alcool aidant, le nombre de bouteilles vidées se mesure à l'intensité des tirs. Sans vodka, les soldats de Poutine sont dangereux. Avec, ils sont fous dangereux. La peur au ventre, une valise à portée de main, les gens s'endorment tout habillés, au cas où... Demain? Ce sera une journée ordinaire, comme aujourd'hui. |