A l'école des soldat(e)s de l'info

Femina (Suisse), le 21 novembre 2004
Yannick Van der Schueren

Comment les journalistes se préparent à la guerre avec l'armée française.

«Explosions, rafales de tirs, maisons en feu. C’est en rampant dans la boue au milieu des ruines que nous avons réussi à traverser ce champ de bataille. Objectif? Nous rendre à un entretien avec le responsable d’un groupe rebelle. A peine commencée, l’interview a mal tourné. Le ton est monté, les caméras ont volé contre les murs, en une fraction de seconde des hommes masqués nous ont plaqués au sol. Fouillés, puis cagoulés et menottés, nous avons été traînés dans la terre, puis aspergés d’eau glacée avant d’être jetés dans une cave. Nous étions pris au piège.» Cette scène ne s’est pas passée à Grozny ou à Bagdad, mais en Bretagne. Plus exactement sur une île appartenant à l’armée française et réservée pour l’occasion à la formation des journalistes travaillant en zone de conflit.

Quarante et un reporters et salariés des médias sont morts au service de l’info en Irak entre le 20 mars 2003 et le 7 mai 2004. Si les risques ont toujours fait partie du métier, jamais la profession n’a payé un aussi lourd tribut que ces dernières années.

Pour limiter l’hécatombe, les professionnels de l’information sont amenés à suivre une formation spécifique. En France, depuis 1993, la Délégation à l’information et à la communication de la Défense (DICOD) et l’Association des journalistes de défense organisent des stages de sensibilisation aux dangers de la guerre. Le Centre national d’entraînement commando de Mont-Louis dans les Pyrénées-Orientales ou l’école des fusiliers marins de Lorient en Bretagne accueille une vingtaine de journalistes (... dont un petit quart de femmes) à chaque session.

Pas de pompes en hurlant «yes, sir!» mais des moyens et des mises en scène plus vrais que nature. Parcours commandos, simulations d’embuscades, de passages de check point ou d’enlèvement. Cinq jours durant, les journalistes sont placés dans des situations extrêmes. «Nous créons des conditions pour que les gens sentent en quoi les facteurs anxiogènes influencent leur jugement et en quoi la fatigue nous fait réagir de façon différente. Sur le terrain, il faut savoir gérer son stress individuel, mais aussi collectif», explique le lieutenant-colonel Philippe Tanguy, chef du centre de presse de la DICOD et initiateur de ces formations.

Comment réagir quand on est pris dans un échange de tirs? Comment éviter les mines et les pièges? Comment résister aux provocations sur un barrage, au cours d’une arrestation ou d’un enlèvement? Au dire de nombreux stagiaires: si le meilleur gilet pare-balles reste l’expérience du terrain, la connaissance de certaines règles peut se révéler salvatrice.

Toujours plus dangereux

Aujourd’hui, la nature des conflits a changé et le nombre de reporters s’est démultiplié. Au lendemain du 11 septembre 2001, 1500 d’entre eux étaient stationnés au Pakistan dans l’attente de l’intervention américaine en Afghanistan. En mars 2003, ils étaient des milliers massés autour des frontières irakiennes pour couvrir l’offensive américano-britannique.

Dans ces nouvelles guerres sans ligne de front, les journalistes naviguent sans repères, au péril de leur vie. Témoins gênants ou monnaie d’échange, ils sont devenus des acteurs de la guerre à part entière. Côté médias, la quête de l’instantanéité, la course au scoop et l’obligation de résultat les obligent à opérer dans des conditions toujours plus périlleuses.