Bombes humaines: les femmes kamikazes

Femina, mars 2004
Yannick Van der Schueren  

Les hommes n'ont pas le monopole de la violence. En Palestine et en Tchétchénie, la menace d'attentat-suicide prend plus que jamais un visage féminin. Signe des temps ou signal d'alarme? Retour sur l'actualité.

Le 14 janvier dernier, un attentat suicide faisait quatre morts et une dizaine de blessés au principal point de passage entre la bande de Gaza et Israël. La kamikaze était une Palestinienne de 22 ans, mariée et mère de deux enfants. Le 4 octobre 2003, une avocate palestinienne de 29 ans se transformait en bombe humaine dans un restaurant d’Haïfa, au nord d’Israël. Bilan: vingt-deux morts et une soixantaine de blessés. Quelques mois auparavant, le 5 juillet, deux femmes tchétchènes actionnaient leur ceinture d’explosifs à l’entrée d’un concert de rock dans la banlieue de Moscou. Vingt morts et une quarantaine de blessés. Aucune de ces femmes n’avait a priori le profil du martyr.

Palestiniennes, Tchétchènes, et aussi Tamoules ou Kurdes, celles qui transforment leur corps en obus mortel sont jeunes, elles sont étudiantes, juristes, infirmières, enseignantes. Parfois enceintes ou mères de famille, toujours militantes, mais pas forcément versées dans le fanatisme religieux. Pour expliquer leur geste insensé, toutes les raisons possibles ont été invoquées: acte politique, délire fondamentaliste, vengeance, désespoir, haine de l’ennemi ou réaction à l’oppression des femmes dans certaines régions du monde. Il n’empêche, derrière la colère et la révolte que suscite leur suicide meurtrier, la stupéfaction et l’incompréhension demeurent. Davantage que pour leurs homologues masculins. Difficile en effet d’imaginer que celles qui donnent la vie puissent ainsi donner et se donner la mort.

Les fruits du désespoir

La perte répétée d’êtres chers, la brutalité quotidienne, l’absence de perspectives de paix et de normalisation dans un conflit qui dure depuis des décennies pourraient expliquer que des femmes nées dans un environnement hostile et inhumain basculent dans une violence extrême. «Les femmes ont une capacité de résistance à l’agression nettement supérieure à celle des hommes. Elles peuvent encaisser longtemps avant de passer à l’acte, le recours à la violence est presque toujours la dernière solution, analyse Marie-Pierre Barde, criminologue genevoise. Mais une fois la limite de tolérance dépassée, la violence féminine n’est pas moins redoutable que la violence masculine. Au contraire. Dans ce domaine, les femmes agissent rarement de façon impulsive, leur geste est réfléchi, il est d’autant plus déterminé.»

Contrairement à ce que soutenait récemment une journaliste canadienne au New York Times, les œstrogènes ne sont pas des hormones de paix. «Il existe une notion, généralement partagée dans les différentes cultures, que les femmes ne font pas ce genre de choses, écrit pour sa part l’anthropologue américaine Carolyn Nordstrom. La société n’a pas encore trouvé le moyen d’en parler, car cela va à l’encontre de toutes nos représentations de la nature des femmes.» Et pourtant, comme le dit l’écrivaine et philosophe française Elisabeth Badinter, «reconnaître l’existence d’une violence féminine n’est en rien minimiser l’importance de la violence masculine et l’urgence de la contenir tout en venant en aide à ses victimes. Mais pour tenter de mieux lutter contre nos faiblesses, tant naturelles qu’éducatives, il faut renoncer à une vision angélique des femmes qui fait pièce à la diabolisation des hommes.»

Sri Lanka et Kurdistan, les pionnières

Durant la Deuxième Guerre mondiale, les attaques-suicide étaient déjà pratiquées par les pilotes japonais contre des cibles militaires. Mais c’est au Hezbollah libanais que l’on doit l’origine de ces funestes missions contre des civils. Ce mouvement fondamentaliste qui place le culte du martyre au cœur de son dispositif a largement fait usage de cette arme redoutable dans les années quatre-vingt. Mais dans le parti de Dieu, les opérations suicide sont strictement réservées aux hommes, au grand regret de certaines militantes.

Pas de ségrégation en revanche chez les indépendantistes tamouls au Sri Lanka (les Tigres du LTTE), qui détiennent le triste record d’attentats suicide commis à ce jour. Dans la guerre qui les oppose aux forces gouvernementales de Colombo depuis vingt ans, plus de 30% des «torpilles humaines» utilisées par les Tigres – dont celle qui a coûté la vie au premier ministre indien Rajiv Gandhi en 1991 – sont des femmes. Aujourd’hui, elles constitueraient la majorité des recrues des Tigres noirs, le corps d’élite qui prépare à ce type d’action. «De nombreuses raisons poussent à confier des missions d’infiltration et d’attaque à des femmes. D’abord, les femmes éveillent moins les soupçons. Ensuite, dans les sociétés conservatrices du Moyen-Orient et d’Asie du Sud, on hésite à fouiller une femme au corps. Enfin, les femmes peuvent dissimuler un engin explosif sous leurs vêtements et faire comme si elles étaient enceintes», explique le Dr Rohan Gunaratna, chercheur au Centre pour l’étude du terrorisme et de la violence politique de l’Université de Saint Andrews en Ecosse.

Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, a lui aussi rapidement intégré des femmes dans ses rangs. La plupart des attaques suicide menées en Turquie au nom de la libération du peuple kurde ont été perpétrées par des femmes. «Dans la société kurde traditionnelle, imprégnée des structures féodales, les femmes étaient des citoyens de deuxième classe. Mais avec le mouvement kurde, en particulier avec le PKK, est apparue l’idée que si nous voulions un Kurdistan libre, il fallait que les femmes soient libres elles aussi. Depuis le début du mouvement, les femmes ont participé en prenant part à la lutte armée, à la lutte politique et diplomatique, elles sont journalistes, députées, écrivaines, elles sont présentes dans la direction du PKK et de l’armée, où elles se sont organisées séparément des hommes. Notre combat est aussi un combat pour la transformation sociale, et la question des femmes est fondamentale. Tout le mouvement est convaincu qu’on ne peut parvenir à une libération du Kurdistan sans libérer la moitié de sa population», expliquait Mizgin Sen, la porte-parole du PKK, dans une interview en 1999. Un discours qui rappelle celui des combattantes des Forces armées révolutionnaires de Colombie. Les FARC, qui détiennent Ingrid Bettancourt depuis deux ans, ne sont pas des adeptes de l’attaque suicide, mais du kidnapping et 35% de ces guérilleros sont des femmes.

Les shahidas en Palestine

«Derrière chaque cas de martyre se cachent une tragédie et un traumatisme personnels.» Depuis des années, le psychiatre palestinien Eyad El-Sarraj tente de comprendre. «Ce qui pousse à une telle extrémité, c’est un long passé d’humiliations et le désir de revanche qui anime chaque Arabe. Depuis la création de l’Etat d’Israël, en 1948, et l’expulsion des Palestiniens qui en est résultée, un profond sentiment de honte s’est installé dans le cœur des Arabes. Dans la culture arabe, la honte est perçue comme un sentiment terrible qui fait que la vie ne mérite plus d’être vécue, explique-t-il. Le pays n’est que colère et défi. La difficulté aujourd’hui est de ne pas devenir une bombe humaine. On m’a rapporté qu’il y avait de longues files de jeunes et de moins jeunes qui ne demandaient qu’à prendre «le chemin du paradis», et je le crois.» Le climat morbide qui règne dans les territoires occupés n’épargne plus les femmes et les enfants.

Les kamikazes font partie de l’arsenal palestinien depuis 1993, mais jusqu’au début de la deuxième Intifada, en septembre 2000, seuls les hommes étaient autorisés à se porter volontaire. Le mot shahida qui désigne les femmes martyres n’existait pas. La situation a changé le 27 janvier 2002 quand Wafa Idris (lire encadré), une jeune femme de 27 ans, s’est fait exploser en plein cœur de Jérusalem. A ses funérailles, Rabeeha Thiab, responsable de l’aile féminine du Fatah de Yasser Arafat, lance un appel à la mobilisation: «La femme palestinienne a joué un rôle actif dans la première Intifada. Elle était la mère du martyr, la sœur du martyr, la fille du martyr. Elle est maintenant elle-même martyre. Personne ne peut empêcher les femmes de participer à cette guerre pour la libération de la Palestine», affirme-t-elle avant de rendre hommage à d’autres militantes palestiniennes comme Leïla Khaled, auteure de deux détournements d’avion en 1969, et Dalal Mughrabi, dont l’opération commando menée contre un bus israélien en 1978 s’était terminée dans un bain de sang.

Le discours de Rabeeha Thiab a été entendu et le geste de Wafa Idris a fait école. Depuis, cinq jeunes femmes ont servi de détonateur à leur engin explosif, entraînant de nombreux civils dans leur sinistre destin. D’autres croupissent actuellement dans des prisons israéliennes après avoir échoué dans leur tentative d’attentat.

Wafa Idris, première kamikaze palestinienne

«Elle souffrait de l’oppression israélienne. Elle avait été blessée deux fois par balles dans son travail. Récemment, elle avait été tabassée par des soldats israéliens», racontera plus tard la mère de la jeune kamikaze, qui la décrit comme une fille indépendante et tranquille, sans activité politique ni ferveur religieuse. Une femme émancipée au regard de la société palestinienne encore très conservatrice, qui ne portait pas le voile et avait préféré le divorce à la bigamie de son mari. Wafa était secouriste au Croissant-Rouge, et, comme tous les bénévoles, elle prenait des risques pour soulager la souffrance des autres. Le matin du 27 janvier 2002, elle se rend normalement à son travail, puis signale à ses collègues qu’elle prend son après-midi pour aller faire des courses. Elle ne reviendra jamais. «Le geste de Wafa est la conséquence de ce que la Palestine endure depuis le début de la deuxième Intifada. Bouclage des territoires, maisons détruites, villages occupés: hommes et femmes, nous subissons tous l’agression. Il est normal que certaines femmes réagissent violemment», déclarait Marwan Barghouti le chef du Fatah en Cisjordanie. Wafa Idris a ouvert la voie.

Les veuves noires en Tchétchénie

Plus de 100 000 morts en dix ans, des milliers de disparus, des centaines de milliers de réfugiés. Un territoire anéanti par l’armée russe, un peuple usé par l’horreur et oublié du monde jusqu’au 23 octobre 2002. Ce soir-là, un commando tchétchène prend plus de 800 spectateurs en otage au Théâtre de la Doubrovka à Moscou. Parmi les 42 preneurs d’otage, 19 femmes de 16 à 30 ans, cagoulées, armées et ceinturées d’explosifs. Le groupe n’a qu’une revendication: le retrait des troupes russes de Tchétchénie. Pas d’argent, pas d’avion, juste la paix. Le Kremlin refuse de négocier et finit par ordonner l’assaut à ses forces spéciales. Le bilan est tragique: 129 otages meurent asphyxiés par le mystérieux gaz toxique utilisé pour les libérer. Quant aux membres du commando, ils seront tous exécutés à bout portant.

L’irruption de la tragédie tchétchène sur la scène moscovite aura duré cinquante-sept heures. Le temps pour les otages d’instaurer un dialogue avec les «veuves noires», comme les a surnommées la presse russe, et de prendre conscience de l’atrocité et de l’absurdité de cette guerre. Les femmes kamikazes parlent de leurs enfants qu’elles ont laissés à Grozny, la capitale de la république caucasienne. Elles racontent les tortures, les disparitions, les rafles et les exécutions commises quotidiennement sur le peuple tchétchène par la soldatesque russe. «Au bout de quelques heures, nous nous sommes parlé comme des femmes et non comme des ennemies. Comme des mères», confiera Irina Fadeeva, une ex-otage qui a perdu son fils lors de l’assaut des forces russes, à une journaliste française. «Ces femmes kamikazes sont venues à Moscou pour tuer, je devrais les détester. Mais je n’arrive pas à éprouver de la haine. Elles ont fait ça parce qu’elles n’avaient pas le choix, elles se sont sacrifiées alors que beaucoup avaient des enfants. C’est effrayant. Combien de temps encore notre gouvernement va-t-il s’enferrer?» Comme bien d’autres citoyens, Irina se sent trahie par l’Etat russe. «Maintenant que j’ai perdu Iaroslav, je n’ai plus de raison de vivre. Je crois que je peux comprendre le geste des femmes kamikazes. Je me sens comme elles», avait-elle ajouté. «Je connais beaucoup de femmes, anciennes otages de «Nord-Ost» qui ont perdu mari et enfants, et qui se disent aujourd’hui prêtes à mettre une ceinture d’explosifs autour de leur taille…»

«Peu nous importe l’endroit où nous mourrons. On nous tue là-bas, on nous tuera ici», déclare la porte-parole des chahidki (femmes martyres en russe) lors de la prise d’otage. Elles étaient lycéennes, comptables, pharmaciennes, enseignantes, actrices, deux d’entre elles étaient enceintes. Toutes ont rejoint les rangs de groupes islamistes radicaux, suite à la mort d’un mari, d’un père ou d’un frère, tué par l’armée russe en Tchétchénie. Dans ce pays aux traditions soufies, un islam très modéré, la barbarie des forces russes a radicalisé une partie de la population.

Les veuves noires sont devenues le symbole du désespoir de tout un peuple. Et le drame du théâtre de la Doubrovka a révélé à quel point le Kremlin faisait peu cas de la vie de ses concitoyens. Depuis novembre 2002, plus de 230 personnes ont trouvé la mort dans des attentats-suicide attribués à des femmes tchétchènes. Et selon différentes sources, la liste des candidates au martyr ne ferait que s’allonger dans la petite république du Nord-Caucase.

Sekilat Aleva, comédienne et kamikaze tchétchène

Brillante élève des cours d’art dramatique à Grozny, Sekilat rêvait d’une carrière sur scène. Elle aimait la danse et la musique, tout ce que les islamistes radicaux – dont elle a fini par intégrer les rangs – interdisent. En 1995, elle n’a que 18 ans lorsqu’elle assiste au premier massacre de civils commis par les forces russes en Tchétchénie, lors de la première guerre. C’est en voyant ses amis se faire torturer, violer et tuer par les soldats qu’elle a commencé à haïr les Russes, expliquera sa mère à Manon Loiseau, une journaliste française partie enquêter dans la région. «C’était une fille indépendante, elle aimait le maquillage, les jupes courtes, les jeans...» Pourtant, en 1999, lors de la deuxième offensive, Sekilat se met à fréquenter les wahhabites, des adeptes d’un islam radical et obscurantiste qui prônent la guerre sainte. Sa vie bascule définitivement en 2000, à l’annonce de la mort de son frère, jeune combattant tué par les Russes. «Elle ne pense plus qu’à une chose: le venger. Elle se met à parler de guerre sainte, quitte la maison.» Partie rejoindre les islamistes, elle ne reviendra chez elle que trois semaines avant la prise d’otage de Moscou. «Elle m’a demandé pardon, elle voulait que je la bénisse.» Sa mère ne la reverra qu’à la télévision, le 26 octobre 2002. «Je suis allée chez les voisins pour regarder les informations. C’était après l’assaut, et j’ai reconnu ma fille, assise sur un fauteuil, la tête entre les bras, morte.» Exécutée comme toutes ses sœurs d’armes de deux balles dans la tête par les forces spéciales.