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Les "Lionnes" du Panchir Femina, le
9 décembre 2001 Même dans le fief de feu le commandant Massoud, le plus progressiste des seigneurs de la guerre, les femmes restent prisonnières d’un conservatisme pesant. Rencontre avec Babou, une Afghane piégée par les talibans et les traditions. Babou saisit brusquement la bouteille vide posée devant elle et la brise violemment sur un rocher qui borde la rivière. Un geste sans raison apparente, qui fait sursauter ses proches, pourtant habitués au tempérament impulsif de la jeune femme. Babou sourit, elle déborde de vie. Son regard est franc, espiègle. Ses réactions imprévisibles exaspèrent son entourage. Seule sa mère, une femme de 60 ans, chiqueuse de tabac invétérée, reste stoïque. A 30 ans, Babou ne sait ni lire ni écrire. Cette Afghane appartenant à l’ethnie tadjike sait manier une kalachnikov, refuse de porter le tchadri, fume des cigarettes russes en douce et ne crache pas sur un verre de vodka quand l’occasion se présente. Officiellement, elle est veuve de guerre. Son mari serait mort dans les combats interethniques qui ont ravagé Kaboul il y a dix ans. En réalité, elle est divorcée. Un statut que l’on préfère taire pour ménager l’honneur de la famille, même si le divorce est tout ce qu’il y a de plus légal en Afghanistan. Dans la vallée du Panchir, considérée comme une des régions les plus progressistes du nord du pays, le sujet reste tabou. De mémoire d’Afghan, aucune femme n’a jamais osé demander la séparation. Les hommes s’en réservent le droit. Babou ne fait pas exception à la règle mais elle a résisté. A sa manière... Rejetée par son mari, elle a refusé les alternatives proposées: épouser un de ses beaux-frères ou abandonner sa fille pour se remarier. Car il est impensable, pour un homme digne de ce nom, de convoler avec une femme qui a déjà des enfants, preuves vivantes et irréfutables que celle-ci n’est plus vierge. Fuir Kaboul et les talibans A cette époque, Babou vivait à Kaboul avec sa fille de 4 ans, Raila. Seule et sans travail, c’est grâce à l’aide de ses proches qu’elle a pu rester dans cette ville qu’elle ne voulait pas quitter. Jusqu’à l’arrivée des talibans. Condamnée à fuir le régime obscurantiste, comme tant d’autres, elle a rejoint sa vallée natale en 1996. Installée depuis cinq ans dans le Panchir, Babou ne cache pas son ennui et sa nostalgie de la capitale. N’ayant pas vécu sous la férule des fous d’Allah, elle jouissait à Kaboul d’une liberté qui n’a pas cours dans la vallée. Dans les campagnes, les distractions sont rares. L’absence d’électricité a relégué la musique et la télévision au rayon des souvenirs. Quant aux sorties… Plus question d’aller tailler une bavette avec une copine au troquet du coin, de faire ses courses sans se couvrir du traditionnel tchadri ou d’échanger quelques plaisanteries avec un homme qui n’est pas de la famille. Ça ne se fait pas. Ici, pas d’interdictions, pas de décrets ni de coups de fouet, mais une pression sociale dictée par des codes ancestraux qui empêchent les femmes de respirer. La maison familiale que Babou a réintégrée n’est qu’à six kilomètres de celle de feu le commandant Massoud. Mais la réalité empesée à laquelle est confrontée la jeune femme contraste avec le discours indiscutablement moderne que tenait le Lion du Panchir. Bref, le fossé qui sépare le vécu féminin, alourdi par la tradition, des théories révolutionnaires du célèbre commandant est aussi vertigineux que le chemin de terre qui mène à sa demeure: un nid d’aigle surplombant la vallée, dans lequel il vivait avec sa femme et ses six enfants, quand il n’était pas sur le front. L’émancipation féminine, selon Massoud Le leader de la résistance était conscient de ce décalage. Il n’ignorait pas non plus que ses idées réformistes, notamment sur la condition des femmes, ne faisaient pas l’unanimité parmi les dirigeants de l’opposition et heurtaient les positions très conservatrices du président Rabbani. Il savait que dans sa vallée, comme dans toutes les zones tenues par l’Alliance du Nord, les traditions passent avant les lois. Ce qui constitue le principal obstacle à de fulgurantes avancées sociales. Les vingt-deux années de guerre ont considérablement freiné l’évolution naturelle de la société afghane. A Kaboul, les talibans se sont chargés d’arrêter le progrès. Ailleurs, la population, déstabilisée et en manque de repères, a fait marche arrière instinctivement. En majorité rurale, elle s’est peu à peu repliée sur des valeurs connues, donc traditionalistes. Dans les vallées des contreforts de l’Himalaya, comme dans les campagnes, le temps s’est arrêté. Les femmes - analphabètes à plus de 80% - ont fait les frais de cette dangereuse tendance. Si la femme est l’égale de l’homme dans les textes du Coran et dans les dernières paroles de Massoud, elle ne l’est pas du tout dans les faits. Et encore moins dans la tête de la majorité des hommes du pays. Un mois avant sa mort, le commandant, interviewé par Femina, insistait une fois de plus sur les difficultés auxquelles il devait faire face: “L’Afghanistan est un pays qui a toujours opprimé les femmes, une oppression qui dépasse toutes les bornes sous le régime taliban. Instaurer l’égalité des droits pour les femmes est un travail de longue haleine, que je fais étape par étape. Je peux montrer l’exemple, suggérer, encourager des initiatives et l’éducation, mais je ne peux pas aller contre les spécificités culturelles de mon pays. (...) Quand la guerre sera finie, nous reconstruirons le pays et je compte sur la participation active des femmes dans tous nos projets et à tous les niveaux. Mais on ne peut pas changer une société du jour au lendemain, comment voulez-vous qu’une population traverse des siècles de traditions sans aucune transition? C’est impossible. Vous aussi, en Occident, vous avez eu besoin de temps pour imposer des améliorations sociales.” Dans son analyse, il soulignait aussi la nécessité pour son peuple de se réapproprier son identité, malmenée par tant d’années de chaos et de nombreuses ingérences étrangères. Massoud était certes libéral, mais Afghan et musulman avant tout. “Il ne s’agit pas de défendre des pratiques moyenâgeuses. (...) Mais c’est en respectant un peuple et sa culture qu’il est possible d’apporter des réformes”, expliquait-il en signant la Charte des droits fondamentaux de la femme afghane, le 2 juillet 2000, à Douchanbé. Une déclaration rédigée par 250 Afghanes résistantes, exilées au Tadjikistan voisin. Pour l’heure, les bouleversements spectaculaires en matière d’émancipation féminine ne sont pas à l’ordre du jour. Et ce n’est probablement pas la génération de Babou qui en bénéficiera. Au quotidien, les femmes se heurtent à d’innombrables coutumes ancestrales, à respecter coûte que coûte si l’on tient à rester en vie. Babou et sa fille en savent quelque chose. Laver l’honneur dans le sang d’une fillette Entourée de ses dix frères et sœurs, tous “réfugiés” de Kaboul, Babou vit avec sa mère, son père, ses innombrables tantes, oncles, nièces, neveux et sa fille de 14 ans. Une adolescente timide et réservée, à la peau étonnamment claire, qui focalise toute l’attention du clan. Et pour cause. Depuis deux mois, la menace d’une vengeance d’honneur oblige les femmes de la famille à rester cloîtrées chez elles. A l’origine de cette affaire, l’idylle clandestine - totalement illicite dans ce pays où 99% des mariages sont arrangés - de Malek, l’oncle de Raila, avec Latifa, une jeune femme du village voisin. Le père refusant de donner son accord, Latifa s’est enfuie pour rejoindre son Roméo. La romance des deux tourtereaux a tourné court. Furieux, le père est venu récupérer sa fille et l’a mariée de force, dans les plus brefs délais, pour la punir de son audace. Depuis, il a juré vengeance et pris pour cible la fille de Babou. Le spectre d’un kidnapping avec mariage forcé à la clé ou, pire, d’un meurtre à haute dose de préméditation plane sur la tête de Raila, dont l’espace vital ne dépasse plus, désormais, le bout du jardin. Plus question de se rendre à l’école, ni de jouer avec ses camarades jusqu’à nouvel ordre. C’est le prix à payer pour avoir déshonoré une famille et surtout un père. A moins d’un arrangement entre les deux clans, le sort de Raila est scellé. Raila est enfant unique, situation rarissime dans cette région qui compte en moyenne huit bambins par famille. Un chiffre alarmant, vu la situation humanitaire dramatique du pays. Dans les cercles d’initiés, le problème est régulièrement soulevé. On parle de contrôle des naissances, de planning familial et de contraception. En théorie, tout le monde est d’accord, y compris certains mollahs (chefs religieux): Il faut freiner les naissances. Mais dans la pratique, les choses se compliquent. Les moyens contraceptifs existent et sont en vente sur ordonnance dans les pharmacies des villages. Le plus courant est un sérum: une seule injection, valable environ six mois. Reste à se le procurer. La plus grande discrétion est de rigueur. Les maris doivent impérativement rester en dehors de la confidence. Ce qui n’est pas une sinécure dans cette vallée où le téléphone arabe fonctionne mieux que nos portables... Fatiguées et usées par des grossesses à répétition, trois des sœurs de Babou aspirent à quelques mois de répit. A moins de 32 ans, les jeunes mères totalisent déjà à elles trois 14 progénitures! Il est évidemment hors de question de se rendre à l’hôpital et de s’exposer au regard d’un médecin. C’est Malek, leur frère, qui va se charger d’obtenir la prescription par l’intermédiaire d’une personne de confiance, extérieure à la famille. Une fois le papier en poche, il faudra encore trouver la bonne âme qui se rendra à la pharmacie et ramènera la précieuse substance aux trois sœurs, qui se la feront injecter dans le plus grand secret. L’honneur des maris respectifs et la réputation - déjà mise à mal - de la famille sont en jeu. Cette démarche clandestine relève du parcours du combattant. De quoi décourager bon nombre de candidates et laisser la porte ouverte aux avortements “sauvages” dont les femmes ne ressortent pas indemnes. Instruire les femmes malgré elles Dans la vallée, elles ne sont qu’une poignée à oser revendiquer des améliorations en matière de droits fondamentaux. Ces femmes ont toutes étudié et vécu à Kaboul ou au Pakistan, avant de se réfugier dans le Panchir. Elles restent marginales et surtout peu représentatives de la population féminine locale. Parmi elles, Sina, une jeune enseignante de 23 ans, fondatrice et directrice de l’unique école d’anglais de la région. Son combat? l’instruction. “L’évolution passera par l’éducation des filles et des femmes, l’avenir du pays en dépend.” Sous des apparences fragiles, Sina est une battante, une militante qui puise son énergie dans la force de ses convictions. Son retour au bercail, après des années passées en ville, ne s’est pas fait sans mal. Elle a dû lutter pour se faire accepter et retrouver une place dans son village. Son entourage a tenté à de nombreuses reprises de la remettre dans “le droit chemin”: laisser tomber ses projets, se marier, avoir des enfants et… se taire. Son entêtement l’a emporté. Ce qui ne l’empêche pas, par moments, d’exprimer un certain découragement: “La plupart des femmes ici ne connaissent rien d’autre que leur vallée, elles vivent leur condition comme une fatalité et sont souvent les premières réfractaires aux changements. Monopolisées par leur travail à la maison et dans les champs, elles n’ont pas le temps de suivre des cours et, surtout, elles n’en voient pas l’utilité. Je peux m’estimer heureuse quand elles laissent leurs filles étudier. Il y a un véritable travail de fond à faire. Il faudra une à deux générations pour que ça change.” Tout en rêvant de poursuivre ses études universitaires, Sina s’obstine. Tous les jours, en fin d’après-midi, elle organise des cours pour adultes. Les classes sont mixtes et l’enseignement est gratuit, comme dans toutes les écoles de la vallée. L’éducation faisait aussi partie des priorités de Massoud. Ingénieur civil de formation, très érudit, passionné de littérature et de poésie, le guerrier mythique avait fait de sa bibliothèque son lieu de prédilection, pour ses rares moments de repos. “L’éducation et la formation des filles et des garçons est une base indispensable pour toute société, disait-il. Elle l’est d’autant plus que tout est à reconstruire et à créer dans notre pays.” Dans le Panchir, les écoles primaires, mixtes jusqu’à 11 ans, ne manquent pas, mais il n’y a pas suffisamment d’établissements supérieurs: dix pour les garçons et deux seulement pour les filles… Les moyens de transport sont quasi inexistants: seuls les enfants qui vivent à proximité des écoles peuvent s’y rendre. Quant à ceux qui désiraient poursuivre leurs études, ils étaient forcés de s’exiler, l’université la plus proche étant celle de Kaboul, encore récemment aux mains des talibans. Espoir de liberté... sous le tchadri Depuis la mise en déroute des talibans le 13 novembre dernier, la donne a changé. Si la situation dans la capitale se stabilise, Sina pourrait reprendre ses études à la Faculté de médecine afin de réaliser son rêve: devenir chirurgienne. Et Babou pourrait à nouveau goûter aux joies citadines et s’offrir une séance de cinéma. La voix d’une femme à la radio et l’apparition d’un visage féminin à la télévision ont modifié le paysage carcéral de l’Afghanistan. Les nouveaux maîtres de Kaboul ont annoncé que les femmes étaient autorisées à retravailler et les fillettes à retourner à l’école. Mais rares sont celles qui peuvent ou osent profiter de ces nouvelles libertés. Les emplois manquent, et à l’heure où ces lignes sont écrites les filles restent confinées dans les petites classes, autrefois clandestines. La très grande majorité des femmes ne se risquent pas à sortir à visage découvert dans les rues de Kaboul. Une peur viscérale les pousse à rester dans l’ombre. Bien que moins pesantes en ville que dans les campagnes, les traditions continuent à dicter leur loi. Et celles qui les bafouent prennent des risques, les talibans n’ayant pas l’exclusivité du fondamentalisme religieux. Leur méfiance vis-à-vis des libérateurs est plus que justifiée: les années de violences (1992 à 1996), durant lesquelles les moudjahidin, dont Massoud, étaient au pouvoir, sont de sinistre mémoire. Aujourd’hui, les dirigeants de l’Alliance du Nord affirment avoir tiré les leçons du passé. L’heure est aux pourparlers et les projets politiques du futur gouvernement ne sont pas encore définis. Mais certains propos sont de mauvais augure: un proche du président Rabbani s’est déjà prononcé contre le vote des femmes. Reste donc à savoir si les Afghanes réussiront à reprendre leur place et à récupérer leur dignité volée. Elles ont gagné une bataille… mais pas la guerre. “Nous avons l’intention d’enlever le tchadri, mais pas maintenant”, déclarait l’une d’entre elles au lendemain de la défaite des fondamentalistes. Pour beaucoup d’hommes, cette décision ne leur appartient pas. “Elles doivent penser à leurs maris, leurs pères et leurs frères. Dans notre pays, une femme ne peut pas se dévoiler comme ça et montrer son visage, si toutes les autres sont couvertes. Ce geste salirait leur réputation.” Ces propos ne sortent pas de la bouche d’un “étudiant en théologie” mais d’un habitant de Kaboul… |