Deux ministres dans la tourmente

Femina, le 31 mars 2002
Reportage à Kaboul de Alix de la Grange

Nommées au sein du gouvernement provisoire afghan, Sima Samar et Suhaila Seddiqi doivent se faire respecter par leurs collègues masculins et redonner espoir aux femmes de leur pays. Portrait croisé de deux battantes.

L’une a appris la nouvelle par un coup de téléphone de son fils alors qu’elle se trouvait au Canada, l’autre en écoutant la radio chez elle, à Kaboul. Si leur nomination a surpris le monde entier, les deux élues, elles, ont eu de la peine à y croire. Le 23 décembre dernier, jour de l’intronisation du gouvernement provisoire à Kaboul, Sima Samar et Suhaila Seddiqi ont répondu: présentes. Elles ont prêté serment sans l’ombre d’une hésitation. La responsabilité est lourde, la tâche colossale et les obstacles s’annoncent nombreux. Mais les deux femmes ne sont pas novices en la matière. Durant toutes ces années de guerre, elles se sont battues dans la clandestinité. Aujourd’hui, elles continuent la lutte côte à côte, au grand jour et à visage découvert. Leur détermination, leur solidarité et leur pugnacité sont a toute épreuve, même si Sima Samar est une humanitaire convaincue et Suhaila Seddiqi une militaire irrécupérable… En dépit de tout ce qui les sépare, les deux ministres ont des objectifs communs: sauver des vies humaines et redonner aux femmes la place qui leur revient.

Lucides, elles savent très bien qu’elles sont attendues au tournant. Leur nomination, authentique opération de séduction en réponse à la pression internationale, a sans aucun doute permis d’accélérer la signature des accords de Bonn en décembre 2001, mais elle est loin de faire l’unanimité au sein du gouvernement transitoire. Certains guettent avec impatience d’éventuels faux pas pour apporter la preuve que la présence de femmes au pouvoir n’est pas nécessaire, voire même néfaste pour l’avenir de l’Afghanistan!

 Pas impressionnées par ce climat délétère, les deux ministres travaillent d’arrache-pied à la reconstruction de leur pays, raison pour laquelle elles ont décliné l’invitation du gouvernement français au début du mois de mars. Sima Samar et Suhaila Seddiqi n’ont pas le profil de femmes alibis, ce sont des fortes têtes aux compétences solides dont les nouveaux dirigeants ne se débarrasseront pas facilement.

De l’exil au pouvoir

Sous son simple voile de mousseline, Sima Samar affiche une mine un peu fatiguée. Elle rayonne moins que les portraits d’elles qui ont envahi les médias ont l’annonce de sa nomination. Lors de sa première apparition officielle, Sima Samar se trouvait à Montréal pour y recevoir le Prix John-Humprey pour la liberté et n’avait pas encore pris ses fonctions à Kaboul.

En plus de son titre de vice-présidente d’Afghanistan, cette femme de 45 ans, médecin et militante féministe, a hérité d’un portefeuille inédit: celui de la Condition féminine. Un défi de taille dans ce pays où les droits fondamentaux des femmes ont été entravés par la guerre, malmenés par les moudjahidin puis réduits à néant par les taliban. Engagée corps et âme dans sa mission, Sima Samar confiait début janvier “ne pas savoir par où commencer. Les urgences sont nombreuses et les moyens inexistants.

Fraîchement débarquée après dix-sept ans d’exil, Sima Samar s’est retrouvée à Kaboul sans bureau ni logement. Le fils d’Ismail Khan (le célèbre chef de guerre), chargé des Affaires sociales, ne s’étant pas gêné pour lui piquer le bâtiment qui lui était destiné. En attendant que ce “détail” soit réglé, la vice-présidente reçoit, vit et travaille dans une maison qu’elle loue à ses frais. Elle s’est endettée pour se munir d’un téléphone satellite, n’arrive plus a payer ses factures et économise toujours pour s’acheter une petite imprimante. Mais qu'à cela ne tienne, les difficultés, elle connaît. Sa vie relève du parcours du combattant, rien ne lui a été épargné: “Parce que je suis une femme, que je défends les femmes et que j’appartiens à la minorité hazara” (une des ethnies les plus persécutées d’Afghanistan, ndlr).

Mariée contre son gré à 18 ans –condition sine qua non pour faire des études à Kaboul- Sima Samar s’engage dès le début des années quatre-vingt aux côtés de la résistance contre les Soviétiques. Son mari est arrêté par les Russes et tué peu de temps après. Elle élève seule son fils et finit ses études tout en continuant d’aider les moudjahidin. En 1984, la jeune doctoresse prend le chemin de l’exil, direction le Pakistan. Sima Samar quitte sa terre, mais ne laisse pas tomber son peuple. Elle s’installe dans la ville de Quetta où elle fonde l’ONG Shuhada qui a pour but d’apporter un soutien médical et scolaire dans les zones les plus reculées d’Afghanistan et d’aider les réfugiés qui s’entassent par milliers de l’autre côté de la frontière.

Malgré un emploi du temps très chargé, la vice-présidente reste très disponible. Sa porte est toujours ouverte et son salon s’est rapidement transformé en salle de réunion. Plus d’une centaine de femmes envahissent les lieux chaque jour avec leur fardeau de problèmes. Elles demandent du travail, des crèches, une prise en charge pour leurs enfants malades ou handicapés. Epaulée par quelques fidèles collaborateurs de son organisation et par son deuxième mari, Sima Samar espère engager au plus vite une équipe de femmes “pour occuper des postes a responsabilités, pas pour le secrétariat”, précise-t-elle. Mais les candidates qui se bousculent au portillon ne sont pas formées. “Il nous faut impérativement mettre sur pied des centres de formation professionnelle pour que les femmes participent activement à la reconstruction de notre pays.” L’autre priorité de Sima Samar, c’est la sécurité et la protection des femmes: “La confiance dans la loi et le système judiciaire doit être restaurée. Pas besoin d’appeler les femmes à enlever le tchadri, une fois la sécurité rétablie et dès leur retour ą la vie active, elles l’abandonneront d’elles-mêmes.

Inutile de préciser qu’en six mois de magistrature Sima Samar ne pourra pas faire de miracles. L’objectif qu’elle s’est fixé est de construire “des fondations solides pour rendre son ministère indispensable et l’imposer comme un vrai lieu de pression pour les droits des femmes”. Cette course contre la montre contrarie fortement certains collègues qui ne la saluent pas lors des réunions ministérielles.

Générale Suhaila

Quand Suhaila Seddiqi traverse la salle d’attente de son Ministère de la santé au pas de charge, tout le monde se lève. En présence de cette femme de 62 ans plutôt fluette, un geste de garde-à-vous serait plus approprié qu’une poignée de main chaleureuse. Le visage sévère et le ton autoritaire de Générale Suhaila, comme on l’appelle ici, tient toute âme qui vive en respect et à distance. Ce personnage de grande envergure présente un parcours impressionnant… ainsi qu’un caractère trempé dans de l’acier inoxydable. La chirurgienne peut être aussi tranchante que la lame d’un scalpel, outil qu’elle manie d’ailleurs fort bien. Très rares sont ceux qui se risquent à la contredire. Elle ne fait jamais de concession, ses décisions sont irréversibles et elle a horreur des compromis. Cette dureté, apparente selon ses proches, lui a sans nul doute permis de résister a toutes les guerres et de garder sa place sous tous les régimes.

Le tchadri? Jamais!

Membre éloignée de la famille du roi Zaher Shah, Suhaila Seddiqi est issue d’une famille pachtoune de Kandahar, dans le sud du pays. Mais c’est à Kaboul, où se trouve la seule université du pays, qu’elle est venue étudier et prêter le serment d’Hippocrate. Très jeune, mais déjà très déterminée, elle s’oppose aux traditions en refusant de se marier: “Parce qu’il n’était pas question que je reçoive des ordres de la part d’un homme! précise-t-elle aujourd’hui. Fraîchement diplômée, elle décide de consacrer sa vie a servir la population. Farouchement indépendante, Suhaila Seddiqi ne veut pas entendre parler de politique ni de lutte féministe - bien qu’elle tienne des propos assassins vis-à-vis de la gent masculine et qu’elle ait risqué sa peau en organisant des cours clandestins destinés aux femmes sous le régime taliban... “Je suis médecin, rien que médecin, je n’ai pas d’autre vocation”, martèle-t-elle.

Trente-huit ans de service dont plus des deux tiers passés ont la tête de l’hôpital militaire de Kaboul lui ont fait prendre du galon et… de la bouteille. Cas unique en Afghanistan, elle obtient son grade de générale sous le régime communiste de Najibullah. En 1992, la grande majorité des intellectuels fuient les conflits fratricides qui ravagent la capitale, Suhaila Seddiqi, non. Elle restera fidèle au poste jusqu’à l’arrivée des taliban en 1996.

Renvoyée aux fourneaux, comme toutes les femmes, elle est vite rappelée par les intégristes. Sa présence et ses compétences de chirurgienne se révèlent indispensables. Elle réintègre donc les salles d’opération et impose ses règles. Point No 1: elle ne portera jamais le tchadri. Les taliban grognent, mais s’inclinent devant tant d’autorité. Ce qui n’empêchera pas un certain nombre d’altercations mémorables avec des miliciens islamistes qui ignorent ą qui ils ont affaire. Ainsi, un jour qu’elle est menacée de coups de fouet pour avoir dérogé à la règle en sortant à visage découvert, Générale Suhaila arrache violemment la barbe de son agresseur… Son “trophée” trône toujours en bonne place dans son salon et sa réputation de “femme dangereuse” la rend désormais intouchable. Les histoires et anecdotes la concernant ne manquent pas dans la capitale. On dit que Suhaila Seddiqi n’a peur de rien, surtout pas des hommes. Eux, en revanche, la redoutent tout particulièrement! Y compris certains médecins qui avouent du bout des lèvres leurs craintes de la voir gérer le Ministère de la santé comme celui de la Défense, mais qui bredouillent quand ils se retrouvent en face d’elle.

Contrairement à ses homologues masculins, qui ne se déplacent pas sans leur Mercedes noire, offerte par le gouvernement allemand, la ministre de la Santé circule dans un 4x4 tout-terrain, beaucoup plus adapté selon elle aux circonstances. Pas de gardes armés devant son domicile, “par souci d’économie”, comme sa collègue Sima Samar, et pas de personnel à son service, parce qu’elle n’a confiance en personne. Sa méfiance naturelle (et légitime dans ce pays!) s’est encore renforcée depuis la fameuse nuit du 12 au 13 novembre dernier, date de la prise de Kaboul par l’Alliance du Nord, lorsque la chirurgienne a préféré rester de garde à l’hôpital plutôt que de protéger sa maison des pillards. A l’aube, les moudjahidin prenaient possession de la ville et des voleurs emportaient ses souvenirs. Son jardin secret et des photos de sa soeur récemment décédée, avec laquelle elle avait partagé toute son existence. Aujourd’hui, Suhaila Seddiqi vit seule, fait ses courses entre deux réunions, cuisine, fait sa lessive et son ménage durant les rares moments de répit qu’elle s’autorise. Générale Suhaila est une force de la nature que rien ne fait reculer, pas même la perspective de se retrouver face à un peuple qui a entièrement besoin d’être reconstruit.