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Le crime profite à Poutine
L'Hebdo, le 1er février 2001 La lutte antiterroriste des Etats-Unis fait le jeu des Russes. Bon prétexte pour mater la république rebelle dans l'indifférence générale: le Kremlin se frotte les mains. Une pelle à la main, ils se sont remis à creuser. Dans leur jardin, sous leur maison, à proximité des ruines. Il faut faire vite. L’hiver arrive et le froid rendra bientôt la terre trop dure pour continuer. Les trous ne sont pas larges. Juste assez profonds pour y glisser un corps. La peur au ventre, les Tchétchènes qui ne disposent pas de sous-sol, se terrent dans ces cavités pour se protéger des bombardements et des tirs d’artillerie. "Ce qui se passe en Tchétchénie ne peut être considéré hors du contexte de la lutte contre le terrorisme international." Ces propos tenus par Vladimir Poutine, au lendemain des attentats contre les Twin Towers ont brusquement fait monter la tension dans la république caucasienne. Des menaces qui n’ont pas entamé la détermination des Tchétchènes à manifester leur solidarité avec les victimes américaines. "Nous avons organisé ce rassemblement dans la plus grande clandestinité et fabriqué nos banderoles en douce, la nuit. Le matin du 17 septembre, nous étions plus de cinq cents dans les rues de Grozny. Nous avons défilé et puis nous nous sommes dispersés avant l’intervention de l’armée russe. Surprise par la spontanéité de ce mouvement, elle n’a pas eu le temps de réagir." Le ton d’Elisa ne cache pas une certaine excitation. A 55 ans, elle n’a pas hésité à se rendre dans la capitale en ruine. Pas question de rater une telle occasion de s’exprimer: "Le peuple tchétchène est contre toute forme de terrorisme et les dirigeants du Kremlin ne doivent pas essayer de se justifier de leurs actes en utilisant la tragédie américaine." En déjouant les interdictions des forces fédérales, la population tenait aussi à dénoncer la guerre et à exprimer ses craintes, tout à fait fondées, d’être définitivement lâchée par l’Occident. Depuis un mois, les regards critiques européens à l’égard de la guerre en Tchétchénie se font rares. Les accusations portées par les autorités russes, selon lesquelles les Tchétchènes abriteraient des membres de l’organisation Al-Qaida, sont accréditées par George Bush. Vladimir Poutine a désormais les mains libres et la bénédiction de la communauté internationale pour intensifier son offensive sur le territoire tchétchène et en finir avec "les bandits". Moscou peut entamer sa troisième année d’«opération antiterroriste", en toute impunité. "En guise de pourparlers, Poutine nous a lancé un ultimatum, fait remarquer Alikhan, un combattant tchétchène de 29 ans. Qu'on dépose les armes sans condition… vous appelez ça une proposition? Bien sûr, je veux que cette guerre se termine au plus vite et je suis pour des négociations. Mais sans le retrait des troupes russes et l’arrêt des massacres contre mon peuple, je continuerai à me battre pour défendre les miens, notre liberté et notre culture", précise le jeune homme dont la voix et les gestes, d’une douceur étonnante, contrastent avec ses activités guerrières. Des propos officiellement partagés par le Président indépendantiste Aslan Maskhadov, juste après l’expiration de l’ultimatum, le 28 septembre: "Nous avons pris les armes pour nous défendre et nous les déposerons seulement quand nous aurons des garanties fiables en ce qui concerne notre sécurité. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas ces garanties." Le bilan de la reddition est venu confirmer ces déclarations: moins d’une dizaine d’armes ont été déposées... Un échec cuisant pour les responsables du Kremlin. En ce moment, les échanges entre les deux parties en conflits au sujet de l'ouverture de négociations tournent au dialogue de sourd: les Russes continuent d'exiger un dépôt des armes préalable à toute négociation, une proposition que les chefs de guerre tchétchènes considèrent toujours comme une "véritable provocation". La population tchétchène, elle aussi, appelle aux pourparlers. Toutes tendances confondues, la volonté de paix est unanime. Mais pas à n’importe quel prix. Les nombreuses promesses non tenues par Vladimir Poutine ont définitivement rompu leur confiance vis-à-vis des autorités russes. Le climat de terreur qui règne en Tchétchénie depuis le 11 septembre ne fait que renforcer leur méfiance. L’absence d’information, liée à l’interdiction pour les journalistes de se rendre sur le territoire et à la focalisation du monde entier sur l'Afghanistan, laisse la place à tous les abus. Et ils ne manquent pas. Les témoignages des réfugiés qui arrivent en Ingouchie font état de nombreux actes de barbarie commis sur les civils. La population est prise dans un étau qui se resserre d’heure en heure. Accusée de complicité avec les "bandits" et victime d’un amalgame avec certains combattants wahhabites, dirigés notamment par Chamil Bassaïev et le Jordano-saoudien Khattab, la population est la première à faire les frais des représailles annoncées par Moscou. "Regardez les chiffres, ils parlent d’eux-mêmes…" Dans les locaux de "Mémorial", une association russe de défense des droits de l’homme, les témoignages d’exactions et de tortures s’accumulent sur les bureaux. Les plaintes déposées contre l’armée russe et des photos insoutenables sont enregistrées dans la mémoire des ordinateurs. Sur l’écran, l’image d’un corps déchiqueté par une grenade. Devant l'horreur quotidienne, le personnel de l'organisation laisse percer un certain découragement: "La situation s’était déjà fortement dégradée depuis la levée des sanctions du Conseil de l’Europe contre la Russie, le 25 janvier dernier, explique Timour, un des responsables de "Memorial". Depuis les attentats, la répression s’intensifie. Le territoire est verrouillé. Les disparitions et les arrestations augmentent. Les contrôles aux check-points se durcissent et les opérations de ratissage se multiplient." D’abord vérifiés, les témoignages sont ensuite répertoriés par date et par lieu. L’identification des corps, par contre, devient de plus en plus difficile. "Depuis un certain temps, l’armée russe à tendance à faire exploser les cadavres pour dissimuler les traces de tortures", rajoute sa collègue chargée de scannées les photos prises par les familles. Cette montée vertigineuse de la violence fait craindre aux ONG et aux autorités ingouches une nouvelle vague de réfugiés. "Pour le moment les chiffres ne sont pas alarmants. Mais si la situation continue à se péjorer, l’afflux pourrait être massif", relève une responsable de Médecins du Monde. L’Ingouchie, principale terre d’accueil pour la population tchétchène, abrite quelque 140'000 réfugiés, d’après les chiffres du HCR. D’autres organisations parlent de 170'000 personnes. Une estimation fondée sur l’entrée en vigueur, en avril dernier, d’une loi interdisant l’enregistrement des nouveaux arrivants. En outre, s'il existe des mesures d'aide au retour en Tchétchénie, les candidats ne se bousculent pas par les temps qui courent... Depuis la mi-septembre, les 20'000 réfugiés, répartis dans les trois camps situés à quelques encablures de la frontière tchétchène, peuvent difficilement éviter le spectacle qui leur est imposé. Derrière les collines, de longues colonnes de fumée noire s’élèvent à nouveau dans le ciel. Eteints depuis plusieurs mois, les forces fédérales ont décidé de remettre le feu aux puits de pétrole qui entourent Grozny. L’épais nuage toxique a repris sa place au-dessus de la capitale. Asphyxiant chaque jour un peu plus les habitants de la cité fantôme. |