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Ruth Dreifuss: toujours sur le ring
Femina (Suisse), le
30 juin 2002 Régulièrement chahutée sous la Coupole depuis son élection mouvementée, Ruth Dreifuss n'a jamais été un membre du gouvernement comme les autres. Malgré les critiques, la ministre de l'Intérieur n'est pas femme à se laisser déstabiliser. Portrait d'une sage qui n'aspire pas à vivre à l'abri. Ruth Dreifuss n’aime pas être en retard. « Je vous ai fait attendre, c’est impardonnable. » Quelques minutes encore, le temps d’avaler un café et de réajuster discrètement son rouge à lèvres. Son bureau est lumineux, aménagé avec goût. En rupture totale avec la grisaille du bâtiment qui abrite son département. Avec cette force tranquille qui la caractérise, Ruth Dreifuss confie spontanément ne pas détester les soucis. A la tête de ce qu’elle appelle « le Département de la vie quotidienne», elle ne s’étonne ni ne se plaint de récolter des critiques. « Ce département joue un rôle trop important dans la vie des gens pour qu’on y soit à l’abri. La critique est légitime, surtout face à mes ambitions, j’aimerais leur faire du bien et je n’y arrive pas toujours. On ne sait ni le bien ni le mal qu’on fait aux autres, on sait juste ce qu’on reçoit. » La ministre de la Santé a quelques dossiers explosifs dans ses tiroirs. Dont la Lamal qui risque de faire couler encore beaucoup d’encre. « Le passage à ce système a été un révélateur des injustices. J’y travaille depuis six ans, avec des succès et des échecs et je vais continuer. Vous savez, on est sur un ring ici, donc il faut savoir boxer et au moins savoir encaisser ! Connaître les règles du jeu et ne pas se mettre à crier de douleur avant même d’avoir reçu un coup un peu sérieux. » L’ex-syndicaliste ne s'en cache pas, elle aime la bagarre, « l’escrime des mots » comme elle dit. « Je ne suis pas quelqu’un qui exige qu’on prenne des gants pour l’approcher. » La Cheffe du département de l’Intérieur n’attend pas non plus d’être attaquée pour provoquer le débat ou ses adversaires. « La langue de bois, ce n’est pas mon style. Il faut qu’ils y aient des étincelles ! J’adore les montées d’adrénaline, ces moments où l’on doit donner le meilleur de soi-même. » Ruth Dreifuss aime jouer, elle aime aussi gagner. Une curiosité insatiable Avis à ceux qui voudraient la défier au Trivial Poursuit, elle est incollable. Depuis qu’elle a appris à lire -un des plus beaux moments de sa vie- elle n’a plus jamais perdu une occasion d’enrichir ses connaissances. « Même en conduisant, elle écoute des livres enregistrés. De Harry Potter à Thomas Mann, toujours en V.O. pour parfaire ses langues » confie Suzanne Auer, sa porte-parole. Pourtant, de sa scolarité Ruth Dreifuss se souvient surtout des récréations. Lorsqu'elle entraînait ses copains sur des îles désertes imaginaires pour jouer à Robinson Crusoé. Elle évoque le garçon manqué qu’elle était alors, qui préférait grimper aux arbres plutôt que de rester sagement assise sur un banc d’école. « Une fois que j’ai su lire, j’avais le sentiment d’avoir acquis l’essentiel. En fait, je me suis ennuyée à l’école. Je trouvais que je n’apprenais pas assez. Ce n’était pas un bon restaurant pour quelqu’un qui était déjà un fin gourmet. » Entre un frère aîné qui partageait volontiers ses connaissances et un père qui passait un temps fou à essayer de répondre à ses questions le plus sérieusement possible, Ruth Dreifuss a vite compris qu’il n’y avait pas que l’école dans la vie. Cette soif d’apprendre et sa capacité d’émerveillement ne l’ont jamais quittée. « Je suis restée très proche de la petite fille que j’étais, y compris d’ailleurs avec mes angoisses devant la violence. Je n’ai pas vieilli; bien sûr, j’ai grossi, j'ai des rides… Mais à part ça je suis restée une grande gamine, tout en assumant des responsabilités. »
Ruth Dreifuss
naît le 9
janvier 1940, dans une famille juive,
à Saint-Gall..
Son enfance sera marquée par la barbarie nazie. « C’est
certainement l’expérience et l’angoisse de l’antisémitisme qui sont à
l’origine de beaucoup de mes engagements politiques et de mes convictions.
Ca m’a amené à combattre tous les racismes. Jamais je ne donnerais à
l’antisémitisme une exclusivité dans ma lutte contre l’intolérance. Je
suis devenue très exigeante envers la communauté juive, parce que je lui
demande de faire la même évolution que moi. Qu'il s'agisse de la Suisse ou
d'Israël, je suis particulièrement sensible au respect du droit
humanitaire et à la proportionnalité de la réponse aux situations de
crise. on ne peut pas faire n'importe quoi pour se défendre contre des
attentats terroristes. Ce que m'a raconté un ami algérien illustre bien ce
que je ressens. La tribu de sa grand-mère est très redoutée dans sa
région. "De vrais sauvages!" dit-il. Parce que quand un membre de
cette tribu entre en conflit avec quelqu'un de l'extérieur, ses oncles lui
donnent raison, même quand il a tort!» La culture du respect Des parents apolitiques, aussi anticommunistes qu’antifascistes et très engagés auprès des réfugiés. Chez les Dreifuss, les débats étaient monnaie courante. « Mon père était heureux d’être citoyen, mais il bouillait d’impatience à l’idée que ma mère ne l’était pas ! A la maison, on parlait tous les jours de cette injustice absolue envers les femmes. Il trouvait insupportable qu’on la traite comme un enfant, une malade mentale, en la privant de droits civiques.» Ce père, à qui Ruth Dreifuss doit son goût pour la lecture et sa curiosité universelle, mourra en 1956 des suites d’une erreur médicale. Il ne verra jamais sa femme voter. Quarante-six ans après, cet événement dramatique conforte la patronne des assurances sociales dans son combat contre une médecine à deux vitesses. « Ce fut un apprentissage au fer rouge. Je me bats pour que ça n’arrive pas à d’autres. Pour que chacun ait accès à une médecine de qualité. Les hôpitaux peuvent aussi être un lieu dangereux, pour mon père ce danger a été mortel...» Sa force, Ruth Dreifuss la puise dans l’amour. « Celui que j’ai reçu de mes parents, l’amour qu’ils se sont donné l’un l’autre, la joie d’avoir pu me faire des amis tout au long de ma vie, et de les avoir gardé, c’est ça qui me rend forte. L’expérience de la vie rend fort. » Après des études de commerce, Ruth Dreifuss s’engage comme réceptionniste dans un hôtel tessinois. Elle s'inscrira ensuite à l'école d'études sociales. A 22 ans, elle bifurque. Direction l'hebdomadaire « Coopération », où elle travaillera 4 ans comme rédactrice. Elle prend sa carte du parti socialiste en 1965, passe une maturité du soir, entre à l’université et en ressort en 1970, avec une licence en sciences économiques, mention mathématique ! Le monde bouge et la militante des droits de l’homme qu'elle est devenue ne tient plus en place. Engagée à la Direction du Développement et de la Coopération, elle passe dix ans à bourlinguer « sous les tristes tropiques », selon l’expression de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, son maître à penser quand elle était adolescente. Progressivement, un certain malaise s’installe. « Je trouvais que d’autres prenaient des risques et que moi j’étais trop pénarde. J’avais envie d’être pleinement là où se déploient les conséquences de mes actions. » En 1981, elle est élue secrétaire centrale de l'Union syndicale suisse, fonction qu’elle occupera jusqu’au 10 mars 1993. Ce matin-là, des milliers de femmes battent le pavé sur la Bundesplatz à Berne. Elles attendent Christiane Brunner, pas Ruth Dreifuss. Une position des plus inconfortable. « Je n’ai pas eu le temps de savoir si c’était douloureux ou pas, ma vie a basculé en quelques jours. Ce qui dominait c’était ma reconnaissance envers Christiane. Si j’avais dû affronter seule cette place, ça aurait été insupportable. Elle a géré cette situation avec générosité et intelligence politique.» Cette investiture mouvementée, sans précédent en Suisse, donne à Ruth Dreifuss une mission supplémentaire. En tant que conseillère fédérale, elle se doit de devenir la porte-parole des femmes et des plus démunis. 1999, sera l'année de sa présidence. Les attentes qui pèsent sur elle sont toujours plus grandes et les miracles ne sont pas au rendez-vous. Le mécontentement populaire prend des allures de déception amoureuse. On ne lui pardonne pas de ne pas incarner la perfection. Aujourd’hui encore, la conseillère fédérale garde une place à part dans le coeur de ses administrés, même si sa popularité ne se traduit ni dans les urnes, ni dans les sondages. Une humaniste très rationnelle « La souffrance des gens, j’en prends plein la gueule. Ca fait mal. » L'exercice du pouvoir n’a pas réduit la capacité d’indignation de Ruth Dreifuss. L’intérêt profond qu’elle porte aux gens et à leurs besoins constitue la matière première de toute sa vie professionnelle et personnelle. «Dans ce domaine, il ne faut pas craindre de frôler le désespoir, de prendre des risques quant à son équilibre. La pire chose qui puisse arriver c’est de perdre cette sensibilité-là. » En réalité, derrière un esprit rationnel, se cache une femme beaucoup plus émotionnelle qu’elle ne veut bien le laisser paraître. Une femme qui aime accrocher le regard avec un sourire, mais dont la timidité peut parfois être mal interprétée. « Je ne veux pas maintenir les gens à distance, mais je dois vraiment surmonter une inhibition pour aller vers des inconnus. J’ai peur de les déranger, d'être indiscrète.» Sous la coupole, elle refuse de jouer le jeu féminin de la coquetterie et de la séduction. Un choix qui n’est pas toujours facile à assumer et qu’elle ressent à la fois comme une force et une faiblesse. « Cette haine de la démagogie et cette rage de la pédagogie me rendent chiante comme une mégote ! Je ne veux surtout pas raconter des choses qui pourraient se révéler des perspectives non réalistes. C’est beau de faire rêver les gens, mais je ne suis pas là pour ça. C’est une des raisons de la déception sans doute. J’ai toujours eu beaucoup de mal à déclencher des émotions chez les autres, j’aime provoquer des mouvements de l’intelligence. En politique, cet effort de rationalité est fondamental, l’émotion a souvent mené à des situations catastrophiques.» Réputée pour être très exigeante, la conseillère fédérale l’est d’abord avec elle-même. Mais jamais elle ne jouera la carte de la supériorité hiérarchique face à ses 3000 collaborateurs. « Quand je suis arrivée, j’ai vu des gens trembler devant moi, ça a été horrible. Je voyais des hommes mûrs que j’admirais, cacher leurs mains sous la table parce qu’ils étaient face à la cheffe. J’ai trouvé ça abominable. L’Autre ne m’effraie jamais… sauf quand il tremble, là ça me panique. Je crois que ça s’est estompé. En tout cas, aujourd’hui ils ne tremblent plus. » Quant au fameux "devoir de réserve", c’est certainement l'aspect le plus douloureux de son métier. « J’ai sacrifié beaucoup de choses dans ce domaine, je dirais que ne n’ai rien sacrifié d’autre. Parfois on a envie de gueuler, de crier, de pleurer ! Plus on est exubérant, volcanique, plus on se doit d'être poli, se tenir en laisse. Je crois que je me maîtrise bien. » Ici et maintenant Malgré son agenda de ministre, Ruth Dreifuss ne néglige ni ses amis ni sa famille. « On a toujours du temps quand on aime». Sortir, gâter ses neveux et nièces, nager dans l’Aare qui se trouve à deux pas de chez elle, marcher en montagne. Et la lecture. « Difficile de trouver un meilleur moyen de s'évader. En quelques minutes on est loin, n'importe où, dans un autre siècle, avec d'autres personnes.» La petite fille qui rêvait de devenir exploratrice profite de chaque instant de la vie. « Cet immense cadeau. Un cadeau à tiroirs remplis de surprises et plein de possibilités ! » Arrivée au faîte du pouvoir, la conseillère fédérale n’a rien changé à ses habitudes. Elle estime juste « travailler un peu mieux qu’avant», grâce à l'équipe qui la soutient. Elle a gardé le même appartement et se rend le plus souvent en bus à son bureau. Elle aime faire ses courses elle-même, surtout à Genève où elle se sent chez elle. « Quoi qu’en dise l'émission radiophonique La soupe est pleine, je m’achète un peu plus de fringues… ! Et puis j’ai envie de connaître le prix du pain, du lait, je ne veux pas être déconnecté de la réalité. » Dans la rue les gens la saluent discrètement. Certains entament parfois un brin de causette, qui ne tourne pas forcément autour de la hausse des primes d’assurance maladie ! Ruth Dreifuss vit dans l’instant présent. « Je colle toujours à ce que je fais. Je suis toujours dans mes pompes. Partout et tout le temps. » Et après le Conseil fédéral? « Ce sera une autre vie. Très différente et certainement très pleine. Sans obligation professionnelle, avec une indépendance financière, c’est pas mal pour une femme célibataire ! Je sais que d’autres activités m’attendent. Inutile de les planifier maintenant. Je fais un travail qui me passionne et quand ce ne sera plus celui-ça, ce sera autre chose. » |