"La libération de Bagdad ne fait que commencer"

Asia Times, le 25 juin 2004
Reportage à
Bagdad de Alix de la Grange

Peu de temps avant le transfert de souveraineté au nouveau gouvernement provisoire irakien, d’anciens généraux de l’armée de Saddam Hussein, membres de l’élite de la résistance, sont sortis de la clandestinité pour expliquer leur version des faits, leurs buts et leurs projets. Selon ces officiers baasistes, la “grande bataille” n’a pas encore eu lieu. Interview exclusive.

“Les Américains ont préparé la guerre, nous avons préparé l’après-guerre. Et le transfert de pouvoir ne changera rien aux buts que nous poursuivons. Ce nouveau gouvernement provisoire nommé par les Américains n’a aucune légitimité à nos yeux. Ce ne sont que des marionnettes à la solde de la coalition” déclarent ces hauts gradés. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour sortir de l’ombre? “Parce qu’aujourd’hui nous sommes sûrs de gagner.”

Rendez-vous secret

Hôtel Palestine, mardi 15 heures. La perspective d’interviewer des résistants s’éloigne de plus en plus. Plus d’une semaine après en avoir formulé la demande: silence radio. Que des fausses pistes. A Bagdad, comme dans toutes les zones de guerre à forte présence médiatique étrangère, l’information (et surtout la désinformation) est un business très lucratif. 

Un individu, jamais rencontré auparavant, s’approche discrètement de notre table. “Vous cherchez toujours à rencontrer des personnes de la résistance ?” Il s’adresse à ma consœur et associée, une journaliste arabe qui n’en est pas à son premier voyage en Irak. La discussion est brève. “Rendez-vous demain dans la matinée à l’Hôtel Babel” lance-t-il avant de disparaître. La méfiance reste de mise, mais contre toute attente, ce contact nous semble plus sérieux que les autres.

Hôtel Babel, mercredi, 9 heures. A l’entrée du cybercafé pris d’assaut par des mercenaires étrangers, l’inconnu de la veille nous fait signe. “Demain, 10 heures, avenue Al Saadoun, à la hauteur de l’hôtel Palestine. Venez sans votre chauffeur.

Jeudi matin, un taxi nous dépose à l’endroit indiqué. Notre contact est là. Après un rapide “Salaam aleykum” nous montons dans sa voiture. “Où allons-nous?” Pas de réponse. L’homme n’est pas bavard. 

Le trajet va durer plus de deux heures. A Bagdad, quand le trafic n’est pas totalement paralysé par les barrages militaires, les embouteillages sont permanents. Depuis un an, les antennes paraboliques ne sont pas les seules à avoir modifié le paysage de la capitale irakienne. Plus de 300'000 véhicules seraient entrés clandestinement dans le pays. Une voiture sur deux circule sans plaque d’immatriculation et nombreux sont les chauffeurs qui conduisent sans permis.   

“Nous arrivons bientôt, vous connaissez bien Bagdad ?” nous demande-t-il. La réponse est clairement non. Pour se repérer, encore faudrait-il pouvoir circuler librement et à pied. Or, la criminalité qui gangrène chaque jour un peu plus la ville, les kidnappings, les 50 à 60 attaques quotidiennes perpétrées contre les forces d’occupation et les répliques sans discernement de l’armée américaine font rapidement passer l’envie de faire du tourisme.

La voiture s’arrête dans une ruelle à proximité d’un minibus aux vitres fumées. Une portière s’ouvre, nous sommes attendues. A bord, trois hommes et un chauffeur qui surveille toutes les allées et venues. 

Si nous ne savons pas du tout à qui nous avons à faire, nos interlocuteurs semblent en revanche très bien savoir qui nous sommes. “Avant toutes discussions, nous ne voulons pas qu’il y ait le moindre doute de votre part sur notre identité” soulignent-ils en sortant des papiers d’un sac en plastique maculé de terre. Cartes d’identité, cartes militaires et plusieurs photos… les montrant en uniforme aux côtés de Saddam Hussein. Ce sont deux généraux et un colonel de l’armée irakienne recherchés depuis des mois par les services de renseignements et les forces de la coalition. 

“Nous aimerions rectifier certaines informations qui circulent dans les médias occidentaux, raison pour laquelle nous avons pris l’initiative de vous rencontrer.” La discussion s’engage, elle durera près de trois heures.

Retour sur la chute de Bagdad

“Nous savions que si les États-Unis décidaient d’attaquer l’Irak, nous n’avions aucune chance face à leur puissance technologique et militaire. La guerre était perdue d’avance, nous avons donc préparé l’après-guerre.” En d’autres termes : la résistance. “Contrairement à ce qui a été largement diffusé, nous (les officiers irakiens, ndlr) n’avons pas déserté notre poste après l’entrée des troupes américaines dans le centre de Bagdad le 5 avril 2003. Nous avons combattu quelques jours pour l’honneur -de l’Irak, pas de Saddam Hussein précisent ces baasistes restés fidèles à leurs convictions- puis nous avons reçu l’ordre de nous disperser.” Le 9 avril, Bagdad est tombé sans embrasement. Et pour cause, Saddam et son armée s’étaient volatilisés. 

Comme prévu, les zones stratégiques ont rapidement été sous le contrôle des Américains et de leurs alliés. “Pour nous, le moment était venu de mettre notre plan à exécution. Les mouvements d’opposition à l’occupation étaient déjà organisés. Notre stratégie n’a pas été improvisée suite à la chute du régime.” Et à en croire ces chefs militaires, dont l’allure et le maintien ne trompent pas, ce “plan B ” qui semble avoir totalement échappé aux États-Unis a été minutieusement mis au point, des mois, voire des années avant le 20 mars 2003, date du début de l’opération “Iraqi Freedom”.

Leurs buts ? “Libérer l’Irak en mettant la coalition dehors. Récupérer notre souveraineté et instaurer une démocratie laïque, mais pas celle que nous imposent les Américains. L’Irak a toujours été un pays progressiste, nous n’entendons pas régresser, mais aller de l’avant. Nous avons des personnes compétentes à proposer” expliquent ces trois tacticiens. Il n’y aura bien évidemment pas de nom, tout comme il n’y aura pas de chiffre précis sur les effectifs du réseau clandestin. “Nous sommes suffisamment nombreux, ce ne sont pas les volontaires qui manquent." 

Fallouja

L’offensive meurtrière menée par les troupes américaines en mars dernier sur Fallouja aurait mis le feu aux poudres. Les pillages auxquels se sont adonnés les soldats américains lors des perquisitions (selon de nombreux témoignages) et le scandale des sévices (notamment sexuels) infligés aux prisonniers dans plusieurs prisons, dont celle d’Abou Ghraib, n’ont fait qu’amplifier la colère des Irakiens. La confiance est rompue, elle sera très difficile à regagner. Selon ces responsables de la résistance, le point de non-retour a été atteint.
Pour reprendre les propos d’une femme chiite rencontrée deux jours auparavant: “La plus grande erreur des forces d’occupation a été d’avoir agi au mépris de nos traditions et de notre culture. Ils ne se contentent pas d’avoir bombardé nos infrastructures, ils cherchent à détruire notre système social et à atteindre notre dignité. Et ça, nous ne pouvons pas l’admettre.” La blessure est profonde et la plaie sera longue à cicatriser.
“Nous préférons vivre sous la terreur de l’un des nôtres que sous l’humiliation de l’occupation étrangère” avait encore ajouté cette ancienne opposante de Saddam Hussein.

Plus d’un an après le début de la guerre, l’insécurité et l’anarchie règnent toujours en maître dans le pays. Par leur incapacité à maîtriser la situation et à tenir leurs promesses, les Américains ont réussi à se mettre toute la population à dos. Dès lors, la résistance ne se limite plus à quelques milliers d’activistes, “75% de la population nous soutient et nous aide. Directement ou indirectement, en nous fournissant des renseignements, en cachant des combattants ou des armes.” Et ce, malgré le fait que de nombreux civils font régulièrement les frais des “dégâts collatéraux” des opérations qui visent la coalition et les “collabos”. 

Qu’entendez-vous par “collabos”? “Tout Irakien ou étranger qui travaille avec la coalition est une cible à abattre.” Ministres, mercenaires, traducteurs, businessman, cuisiniers ou femmes de ménage, peu importe le degré de collaboration. Signer un contrat avec l’occupant, c’est signer son arrêt de mort. Irakien ou pas, ce sont des traîtres. N’oubliez pas que nous sommes en guerre !  

Les moyens de dissuasion de la résistance sont en train de faire fondre la liste des candidats aux postes proposés par la coalition alors que dans ce pays ravagé par 13 ans d’embargo et deux guerres, le chômage est devenu un problème crucial. Le chaos ambiant n’est pas la seule raison qui empêche les gens de reprendre une activité professionnelle. Si les Américains, (rapidement dépassés par la situation), ont dû prendre la décision de réintégrer d’anciens baasistes, (policiers, agents des services secrets, militaires et responsables du ministère du pétrole… notamment), il n’en va pas de même pour tous. La majorité des victimes du décret de l’administrateur américain Paul Bremer le 16 mai 2003 sur la “débaasification” de l’Irak vit encore dans la clandestinité. 
Par conviction ou par obligation, des millions d’Irakiens étaient membres du parti Baas. Aujourd’hui, des centaines de milliers de fonctionnaires, mis à pied brutalement il y a un an suite à la politique américaine d’éradication du parti, sont toujours sans emploi.

Le réseau

Essentiellement composée de baasistes (sunnites et chiites), la résistance regroupe actuellement tous les mouvements nationaux de lutte contre l’occupation, sans distinction confessionnelle, ethnique ou politique nous dit-on. “Contrairement à ce que vous imaginez en Occident, il n’y a pas de guerre fratricide en Irak. Nous faisons front uni contre l’ennemi.” De Fallouja à Ramadi (les deux bastions de résistance sunnite) en passant par Nadjaf, Kerbela et les banlieues chiites de la capitale, (les trois hauts lieux de la résistance chiite), les combattants parlent d’une seule voix affirment nos interlocuteurs. Quant au jeune leader chiite Moqtada As-Sadr, “Comme nous, il prône l'unité d’un peuple irakien multiconfessionnel et arabe. Nous le soutenons sur le plan tactique et logistique.”

Chaque région a ses propres combattants et chaque faction est libre de choisir ces cibles et son modus operandi. Mais force est de constater que plus les jours passent, plus leurs actions sont coordonnées. Pas de rivalité donc entre les différentes organisations, excepté sur un point. A savoir: qui réussira à éliminer le plus d’Américains…   

Armes en stock

Concrètement, les attaques sont méticuleusement préparées. “Elles ne doivent pas excéder vingt minutes et nous opérons de préférence la nuit ou tôt le matin pour limiter les risques de toucher des civils irakiens.” Ils devancent notre question… “Non, nous n’avons pas d’armes de destruction massive. En revanche, nous avons plus de 50 millions d’armes conventionnelles.” Un véritable arsenal aurait été caché sur le territoire irakien bien avant le début de la guerre à l’initiative du Raïs. Pas d’artilleries lourdes, pas de blindés, ni d’hélicoptère, mais des katiouchkas ou orgues de Staline, des mortiers que les Irakiens nomment  “haoun”, des mines antichars, des lance-roquettes RPG7 et autres lance-grenades de fabrication russe, des missiles sol-sol et sol-air, des AK 47 et des réserves substantielles de munitions en tout genre. Et la liste est loin d’être exhaustive.

Mais leur arme la plus redoutable reste sans aucun doute les kamikazes. Une unité spéciale (composée de 90% d’Irakiens et de 10% de combattants étrangers), forte de plus de 5'000 hommes et femmes solidement préparés, n’attendrait qu’un ordre de mission pour se faire exploser au volant d’un véhicule bourré d’explosifs.

Et si les réserves venaient à manquer ? “Aucun souci de ce côté-là, depuis quelque temps, nous fabriquons nos propres armes.” Nous n’en saurons guère plus. Le système D, l’imagination et le savoir-faire sont des éléments clés de leur dispositif.

Côté revendication

“Oui, nous avons exécuté les quatre mercenaires américains à Fallouja en mars dernier. Par contre, les soldats américains ont attendu 4 heures avant d’évacuer les corps, alors que d’habitude, ils le font dans les vingt minutes. Or, deux jours avant, une jeune mariée avait été arrêtée de façon arbitraire. Pour la population de Fallouja, cet événement a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et ils se sont défoulés sur ces quatre cadavres. Les Américains, eux, ont fait pire à des prisonniers irakiens vivants … ” 

L’attaque-suicide qui a provoqué la mort d’Akila Al-Hachimi, diplomate et membre du Conseil intérimaire irakien (CIG) le 22 septembre 2003, c’était eux. La voiture piégée qui a tué le président de l’exécutif irakien Ezzedine Salim le 17 mai dernier à l’entrée de la zone verte (le QG de la coalition et que les Bagdadis surnomment la zone rouge tant les offensives de la résistance sont nombreuses), c’était eux. Les kidnappings d’étrangers, aussi. “Nous sommes conscients que l’enlèvement de ressortissants étrangers nuit à notre image, mais essayez de comprendre la situation, nous sommes obligés de contrôler l’identité des gens qui circulent sur le territoire. Si nous avons la preuve que ce sont bien des humanitaires ou des journalistes qui font leur boulot nous les relâchons, s’il s’avère que ce sont des espions, des mercenaires ou des “ collabos ” nous les exécutons. A ce propos, que les choses soient claires, nous ne sommes pas responsables de la mort de Nick Berg l’Américain qui a été décapité.”

Concernant l’attentat contre le quartier général de l'ONU à Bagdad le 20 août 2003. “ Nous n’avons jamais donné l’ordre d’attaquer l’ONU et nous avions beaucoup d’estime pour le brésilien Sergio Vieira de Mello, mais ce n’est pas impossible que les auteurs de cette attaque-suicide émanent d’un autre groupe de résistants. Comme nous vous l’avons expliqué, nous ne contrôlons pas tout et il ne faut pas oublier que l’ONU est responsable des 13 ans d’embargo que nous avons subi.” 

Et celui du 27 octobre contre le CICR à Bagdad ?“Nous n’y sommes pour rien, nous avons toujours eu énormément de respect pour cette organisation et les gens qui y travaillent. Quel serait notre intérêt d’attaquer une des seules institutions qui aide la population irakienne depuis des années? Nous savons que des gens de Fallouja ont revendiqué cet attentat, mais nous pouvons vous assurer qu’ils ne font pas partie de la résistance.” Et de rajouter : “ Pour des raisons politiques ou économiques, nombreux sont ceux qui ont intérêt à nous discréditer.”   

L’après transfert de pouvoir

Si la résolution 1546 adoptée le 8 juin dernier à l'unanimité par le Conseil de sécurité des Nations Unies est conforme aux souhaits américano-britanniques, elle n’est qu’un tissu de mensonges supplémentaire aux yeux de nombreux Irakiens. 

Primo, elle met officiellement fin à l'occupation des troupes étrangères, tout en autorisant la présence d’une force multinationale sous commandement américain, sans fixer la date de son retrait… Deusio, le droit de veto irakien sur les opérations militaires importantes, réclamé par la France, la Russie et la Chine a été rejeté. Washington n’a concédé qu’une vague notion de “partenariat” avec l’autorité provisoire irakienne et n’a rien prévu en cas de désaccord. 

Les Irakiens ne sont pas dupes, le maintien des troupes américaines en Irak après le transfert de souveraineté et les crédits faramineux d'aides que devraient accorder le Congrès ne laissent que peu de doute sur l’identité de ceux qui vont réellement diriger le pays.

“Si l’OTAN intervient, ce n’est pas pour aider notre peuple, mais pour aider les Américains à sortir de ce bourbier. S’ils nous voulaient du bien, ils se seraient manifestés avant” concluent les trois officiers en regardant leur montre. Il est tard et nous avons déjà largement dépassé le temps réglementaire.

“Ce que les troupes américaines ne peuvent faire aujourd’hui, des troupes de l’OTAN ne le pourront pas non plus. Tous doivent le savoir: des troupes occidentales seront vues par les Irakiens comme des occupants” relevait le quotidien français Libération en citant Joschka Fischer, le ministre allemand des Affaires étrangères. Une phrase que Georges W Bush et son fidèle allié Tony Blair feraient bien de méditer. S’ils ont remporté une manche, ils n’ont pas encore gagné la guerre. “La grande bataille“ comme l’appellent nos interlocuteurs, n’a pas encore commencé. “La libération de Bagdad ne saurait tarder“ lâchent-ils encore avant de mettre un point final à l’entretien.