Retour en enfer

Femina, le 2 février 2003
Reportage en Ingouchie de Alix de la Grange

Cent vingt mille réfugiés tchétchènes attendent en Ingouchie la fin d’une guerre que les autorités russes prétendent terminée. Instants de résistance et de survie ordinaire.

Galoches aux pieds, outils à la main, les femmes tchétchènes se relayent pour parvenir à briser l’épaisse couche de glace qui recouvre le sol des latrines. Dans le camp de Khasviet, en plein centre de Sleptsovskaia, ville frontière avec la Tchétchénie, les coups de pioche sont énergiques, mais ce matin, la tâche s’avère difficile. Le tuyau d’arrivée d’eau potable, gelé lui aussi, refuse obstinément de couler. Il faudra plusieurs casseroles d’eau bouillante pour en venir à bout. Sur les visages, les sourires ne cachent plus la fatigue. Depuis début décembre, les températures ont chuté dans tout le Caucase-Nord. Pourtant, le froid n’est pas la préoccupation principale.

Officiellement, le Kremlin a déclaré la crise sous contrôle, les réfugiés sont donc priés de rentrer chez eux. Or dans la petite république tchétchène en ruine, des civils sont tués et des jeunes hommes disparaissent chaque jour. Chaque jour, dans les rues de Grozny comme dans les villages, des corps atrocement mutilés sont retrouvés. Accusée de complicité avec les "terroristes", la population tchétchène subit quotidiennement la violence des forces russes. Exécutions sommaires, arrestations arbitraires, tortures, pillages, tous les abus sont permis. Et ils sont nombreux.

 Réfugiés et parias

"Vous pensez vraiment qu’on est tous des terroristes?" Depuis la prise d’otages du théâtre de la Doubrovka à Moscou en octobre dernier par un commando tchétchène de 40 combattants exigeant la fin de la guerre, la question est sur toutes les lèvres. Le très lourd bilan de l’assaut donné par les forces spéciales Alfa a marqué tous les esprits : 130 otages ont succombé au gaz anesthésiant et tous les membres du commando ont été abattus à bout portant. "C’est nous qui sommes otages depuis trois ans! Otages d’une guerre que nous ne voulons pas. Nous ne pouvons ni rentrer chez nous, ni circuler en Russie, ou à l’étranger et, en plus, on nous demande de quitter nos tentes ! Ou voulez-vous qu’on aille?" s’exclame Zarema, réfugiée en Ingouchie avec ses quatre garçons depuis le début des hostilités. D'ailleurs, les cinq camps de tentes, situés le long de la frontière ingouche, prouvent que la situation est loin d’être normalisée.

Pour le Gouvernement russe, leur démantèlement est devenu une priorité. Relayée par différentes administrations locales, la campagne d’incitation au retour "volontaire" bat son plein. Face au refus massif des réfugiés tchétchènes, les pressions s’intensifient. L’heure n’est plus aux promesses d’aide au retour, mais aux menaces et aux actes de représailles.

"Je suis prête à vivre dehors, sans aide humanitaire, sans gaz, ni électricité, mais pas à risquer la vie de mes fils. Retourner avec eux en Tchétchénie maintenant, c’est les envoyer à une mort certaine. S’il le faut, nous nous battrons pour rester ici!" Comme la plupart des mères, Zarema refuse de céder au chantage. Elle ne rentrera pas. "Ils veulent nous faire croire que la guerre est finie, mais ils mentent..."
Malika, sa voisine, est effondrée. Elle vient d’apprendre qu’elle est rayée des listes d’aide humanitaire avec toute sa famille. Elle n’était pas dans sa tente au moment du recensement... "Comme chaque mois, je suis partie à Grozny pour aller récupérer la pension de mon fils invalide, nous ne pouvons pas vivre sans cet argent." Aujourd’hui, elle tente de faire recours, mais la décision de l’administration est sans appel. "Vous savez, il suffit d’être à l’autre bout du camp au moment où ils viennent, pour être rayé des listes!", explique une femme qui assiste à la scène. Privée de cette aide, Malika n’a guère le choix : rentrer en Tchétchénie ou payer un pot-de-vin pour se faire réenregistrer… La pratique est courante.

Délogés par la force

A Aki-Yurt, dans le nord de l’Ingouchie, 1300 réfugiés ont été expulsés de leurs tentes le 2 décembre dernier. Une poignée d’entre eux a accepté de prendre la route du retour, les autres ont investi les abris de fortune encore disponibles aux alentours. Dans le village, les étables sont pleines, les jardins se sont transformés en camping, même la mosquée est squattée. Sur l’ancien emplacement du camp, quelques cabanes en terre, promises à la destruction, forment encore un petit bastion de résistance. "Ils nous ont obligés à quitter nos tentes et maintenant ils veulent démolir nos maisons. J’ai essayé de retourner vivre en Tchétchénie, mais mon fils de 23 ans a été arrêté trois fois par le FSB (ex-KGB), j’ai dû payer pour le faire libérer. Il n’est pas question que nous retournions là-bas." Pour éviter une deuxième expulsion à sa famille, Salman a cependant accepté, la mort dans l’âme, de déménager dans un des préfabriqués de carton-pâte fourni par le Haut Commissariat aux Réfugiés.

Rouslan et Olga, eux, refusent catégoriquement. Préférant vivre entassés avec leurs six enfants et quinze orphelins dans une cabane de 12 mètres carrés, sans gaz, ni électricité. "Si notre maison est démolie, je mettrai des bâches sur les lits à étages et nous resterons. Personne n’a le droit de nous déloger, ni de nous forcer à rentrer dans un pays en guerre", lance Rouslan, en brandissant une pile de lettres adressées à différentes instances de protection des droits de l’homme. En vain. "Nos conditions de vie ne sont pas idéales, mais c’est bien pire en Tchétchénie", ajoute-t-il en alimentant le feu. Olga ne dit rien, elle allaite le petit dernier tout en préparant la ration de riz quotidienne de la tribu. Alignés en rang d’oignons sur les lits superposés, les enfants se chamaillent. Un homme interrompt la conversation en poussant brusquement la porte: "Ils sont là!" Des bulldozers viennent d’arriver et commencent à tourner méchamment autour des cabanes. Des ordres ont été donnés : les réfugiés ont vingt-quatre heures pour ramasser leurs affaires et quitter les lieux. Des miliciens sont chargés de faire obtempérer les plus récalcitrants. Face aux armes, Rouslan et ses compagnons d’infortune devront céder. Ils iront installer leur misère dans une ferme voisine. 

A 70 kilomètres d’Aki-Yurt, dans le camp de Bella qui abrite 3500 personnes, les réfugiés sont en plein meeting de protestation. La nuit dernière, des soldats russes, installés à l’entrée du camp, ont vidé leurs chargeurs à proximité des tentes. "Ce n’est pas la première fois, ils boivent et ensuite ils font n’importe quoi. Un jour nous allons avoir des blessés ! Alors nous avons décidé de rédiger une pétition à l’attention du commandant de ce détachement pour que ça cesse !", s’exclame une babouchka excédée par la situation.

La révolte gronde

A 100 mètres de là, sous le regard stupéfait des enfants du camp, les militaires incriminés entament une séance de musculation, soulevant ici des haltères, tapant là dans un sac de sable qui sert de punching-ball. Les réfugiés tchétchènes sont trop absorbés par le ramassage des signatures pour leur prêter attention. Pour eux, il ne fait décidément pas bon vivre en Ingouchie. "Ce n’est pas l’envie de rentrer qui nous manque. Ni l’énergie pour reconstruire nos maisons et nous n’avons pas besoin de l’aide des Russes pour ça. Mais tant qu’ils nous tuent…" A 55 ans, Omar, ouvrier du bâtiment, retraité, se dit prêt à reprendre du service. "J’ai toujours gagné mon pain en construisant. Les Russes, eux, le gagnent en détruisant. Je ne comprends d’ailleurs pas ce qu’ils font encore en Tchétchénie parce qu’il n’y a plus rien à détruire, tout est cassé."

 

L’insolence tchétchène

"Il est une nation sur laquelle la psychologie de la soumission restera sans effet. Pas des individus isolés, non, une nation tout entière: ce sont les Tchétchènes." Les propos d’Alexandre Soljenitsyne se vérifient tous les jours. La détermination de ces montagnards n’a rien d’une légende. Après deux siècles de résistance à l’envahisseur, les Tchétchènes ne sont pas prêts à baisser les bras. L’extraordinaire force de vie qui les anime dans les situations les plus désespérées en a irrité plus d’un. En 1944, Staline tente de s’en débarrasser en ordonnant leur déportation. Beaucoup meurent, les survivants, eux, se battront pour défendre leur terre et leur culture. Basée sur une structure clanique, leur organisation sociale exclut toutes formes de hiérarchie. Ici, le code d’honneur et la force des traditions remplacent le rôle coercitif de l’Etat. Une forme "d’anarchie" inacceptable aux yeux de la Russie impériale et soviétique. En jurant de "tous les buter jusque dans les chiottes", Vladimir Poutine reste fidèle à la ligne de ses prédécesseurs. La vulgarité en prime.