Au pays des talibans, royaume de l’hypocrisie

Le Temps, le 25 mai 2001
Reportage à Kaboul de Alix de la Grange

Les «étudiants en religion» ont beau défendre la plus rigoureuse des interprétations de l’islam, ils ne parviennent pas à interdire tout écart à leurs compatriotes. D’ailleurs, eux-mêmes ne se privent pas de violer leur propre règle plus souvent qu’à leur tour.

La vie ne s’est pas totalement arrêtée à Kaboul. Au contraire. Sous le régime des talibans, elle tente prudemment de reprendre du terrain au milieu des ruines. Les bazars retrouvent petit à petit leur place dans les ruelles du centre, où les bijouteries et les commerces en tous genres sont chaque jour plus nombreux. Les affaires reprennent timidement, allant même jusqu’à créer des embouteillages de piétons et de vélos aux heures de pointe.

Les véritables surprises se trouvent dans l’arrière boutique des échoppes et derrière les rangées de manuels coraniques qui encombrent les librairies. Ces espaces se sont transformés en lieux de stockage privilégiés pour objets et matériel «sataniques». Télévisions, antennes satellites, chaînes Hi-Fi, appareils de photo, littérature érotique, revues porno ou pamphlet antitaliban. Ici, tout se vend et tout s’achète. Les cassettes audio et vidéos circulent allègrement sous le voile. Les trois quarts des habitants de Kaboul ont vu Titanic -largement en tête du hit parade, selon les derniers sondages. Et dans l’ombre des caves, certains initiés organisent volontiers des dégustations clandestines. Le fruit des nombreux coteaux qui entourent la ville ne finit pas toujours en peanuts destinés à l’exportation.

Au pays de tous les interdits, transgresser les lois est devenu un sport national aussi répandu que le football. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Si les apparences laissent à penser que les Afghans sont de joyeux cabotins, la réalité est tout autre. Ce trafic se fait à la barbe de talibans parfois peu regardant mais pas dupes du tout. Cette pseudo liberté est suspendue à l’humeur totalement imprévisible des «étudiants en théologie». Ce qui est toléré maintenant, ne le sera pas forcément tout à l’heure. Il faut donc ruser et respecter les codes du secret. La vigilance reste de mise et la discrétion est fortement recommandée. Il est interdit de parler tout haut de ce que tout le monde fait en douce. Les talibans ont une susceptibilité exacerbée et un orgueil démesuré. Leur faire perdre la face équivaut à déclencher des vagues de répression. Seul acte dont ils sont capables pour se maintenir au pouvoir.

Les milices religieuses, chargées de faire appliquer les sinistres décrets du mollah Omar, sont omniprésentes dans les rues. Et ces «Rambos » enturbannés ne dissimulent pas leur profonde jouissance à entretenir le climat de terreur qui règne dans la capitale. La menace plane et elle est prête à s’abattre à tout moment sur la tête de quiconque sera pris en flagrant délit d’insubordination.

Se tailler la barbe, avoir les cheveux trop longs, relever son tchadri, écouter Madonna, se faire tirer le portrait ou se griller une cigarette dans la rue, sont des scènes quotidiennes sur les trottoirs de Kaboul. Elles représentent pourtant des actes de résistance très répréhensible aux yeux des lois talibanes. Dans ces cas-là aussi, l’application des sanctions prévues pour ce type de délits est tout ce qu’il y a de plus aléatoire. Il y a des jours avec coups de fouet, et des jours sans… Les fondamentalistes serrent et desserrent l’étau des interdits au gré de leurs états d’âme et au rythme des remaniements ministériels. L’alternance de démonstrations de force et de périodes de calme est insupportable à la population. Ces revirements de situation, sans raison apparente, sèment une confusion totale et amplifient la terreur.

En matière d’infractions, les talibans ne sont pas en reste. En mars dernier, le ministre de «la Répression du vice et de la promotion de la vertu » était limogé pour avoir été surpris en train de regarder une vidéo porno dans son bureau. Tous les pick-up japonais flambant neufs dans lesquels circulent les miliciens sont équipés de radiocassette, qui  ne se limitent pas à diffuser Radio Charia. Et on ne s’étendra pas sur leurs multiples façons de poser devant l’objectif de leurs petits camarades, le vendredi après-midi, jour du Seigneur des musulmans. Après tout, nul n’est parfait. Surtout parmi ceux qui prétendent incarner la perfection.