|
Le malheur fait recette
Femina, le 9 novembre 2003.
La guerre, la violence et la misère sociale constituent les nouveaux terrains de jeu des amateurs de sensations fortes. Flairant la tendance, des voyagistes leur proposent sans états d’âme des virées en terrain miné. Recherche du danger, chassé-croisé avec la mort... à quoi rime ce tourisme pour le moins particulier? Témoignages et tentatives d’explication. Marre de bronzer idiot à Palavas-les-Flots... Pourquoi ne pas partir s’exposer au pire? Prendre l’avion pour Bagdad, Kaboul ou Bogota. Aller s’encanailler dans les townships de Soweto ou crapahuter dans les réacteurs de Tchernobyl. La guerre, le malheur et la misère sociale sont devenus les nouveaux terrains de jeu des amateurs de sensations fortes. En solo ou en circuits organisés, sur mesure ou sur catalogue, la quête du grand frisson fait recette. Surfant sur cette tendance, les tour-opérateurs spécialisés rivalisent d’imagination pour satisfaire les têtes brûlées. «Il n’y a aucune raison pour que la «course au risque» épargne le tourisme culturel. On sait que l’accès par avion au temple d’Angkor Vat fut maintenu en pleine guerre du Cambodge. Voir le temple, c’est bien... en pleine guerre, c’est mieux !» analyse l’anthropologue français Jean-Didier Urbain, spécialiste du comportement des voyageurs. Les destinations lointaines se sont banalisées et l’essor du tourisme international a définitivement rayé les terrae incognitae de la surface du globe. L’alibi culturelOn joue des coudes sur le sommet des volcans, les chemins de l’Himalaya ont des allures d’autoroute A7 et le désert du Kalahari est aussi fréquenté que les galeries Lafayette un premier jour de soldes. Plus de 700 millions d’individus ont sillonné le monde en 2002 et, selon les prévisions de l’Organisation mondiale du tourisme, ils devraient être 1,6 milliard en 2020. C’est dire s’il faut faire preuve d’imagination pour sortir des sentiers battus. Après avoir franchi toutes les frontières géographiques, restait encore à conquérir ses limites individuelles. Du coup et selon Didier Urbain, la recherche du danger et le chassé-croisé avec la mort sont devenus un nouveau creuset d’exotisme. Aux Etats-Unis et en Angleterre, le tourisme-réalité bat son plein. De nombreux voyagistes sont prêts à se couper en quatre pour expédier leur client en enfer. Les destinations les plus prisées du moment? L’Irak et l’Afghanistan. La Palestine, la Corée du Nord, la Colombie, l’Algérie, la Libye ou le Sud-Soudan font déjà partie des classiques. «Goût prononcé pour l’aventure indispensable!» précisent les publicités. L’architecture, la culture et l’archéologie ont toujours la part belle dans les programmes. C’est plus touristiquement correct que d’annoncer qu’on se rend dans un pays dévasté pour s’éclater... Pendant les circuits, le drame humain se consomme à heures fixes, entre deux assiettes ébréchées. Quoi de plus pittoresque que de se faire photographier au pied d’un immeuble bombardé avec un môme estropié ou d’aller prendre le thé avec une femme qui a vu sa famille se faire massacrer? Les risques – très limités tant ils sont calculés par les organisateurs – pimentent l’expédition et nourrissent l’imagination des héros de pacotille. Ils auront de quoi épater la galerie en rentrant. En France, l’agence de voyages Cosmopolis envoie ses villégiateurs en orbite sur l’axe du mal: Irak, Iran, Corée du Nord. Depuis 1998, cette émanation de l’Institut français pour la démocratie s’est spécialisée dans les pays parias. Elle organise une dizaine de voyages par année en fonction de l’actualité internationale. «Notre but n’est pas de faire prendre des risques ą nos clients. Nous allons dans des pays a priori inaccessibles, mais pas dans les zones de guerre», précise d’entrée Guy Larderey, le directeur de l’agence. Nos voyages sont à vocation géopolitique et culturelle. Nous combinons la découverte du pays avec des entretiens de personnalités locales. Nos clients sont des gens qui veulent comprendre par eux-mêmes la réalité politique et sociale de ces pays dont parlent tous les jours les médias.» Pour garantir la sécurité de sa clientèle, l’agence reconnaît volontiers passer des accords avec les autorités de ces régimes fort peu démocratiques. La moyenne d’âge des candidats se situe entre 35 et 65 ans, et au vu des prix pratiqués (entre 3000 et 10 000 francs le séjour), on peut aisément en conclure que ces piqués d’aventure ne connaissent pas la peur du lendemain. Jouer à la guerre Concurrence oblige, certains pourvoyeurs d’adrénaline poussent l’amusement jusqu’à organiser des séjours interactifs. Ainsi, des colons israéliens proposent des «forfaits-vacances-intifada». Cinq jours au coeur du conflit pour 5500 dollars. Au mois de mai dernier, 25 Américains sont partis faire joujou dans les territoires occupés avec, en prime, la possibilité d’essayer une ceinture d’explosifs. Pour rire, évidemment… «J’étais à New York le 11 septembre 2001 et j’ai réalisé que les gens ne savaient pas comment réagir face au terrorisme», a expliqué aux journalistes Jay Greenblad, l’initiateur de ces stages d’un goût douteux, juste avant le départ du premier groupe. «En Israël, nous sommes experts en la matière, les séjours que nous offrons sont l’occasion pour les Américains de découvrir Israël d’une autre façon et d’apprendre ą combattre le terrorisme.» Et de préciser tout de même que «les participants n’auront pas l’opportunité de tirer sur des Arabes». En Ukraine, des bases militaires soviétiques ultrasecrètes durant la guerre froide ont été recyclées en Disneyland pour Rambos frustrés. Prix de l’entrée: 2000 dollars, tour en char d’assaut et munitions comprises. Non loin de là, le syndicat d’initiative de Tchernobyl propose des excursions dans sa zone d’exclusion. Visite de la ville fantôme (en combinaison spéciale s.v.p.!) et rencontre avec la population autochtone. Comptez 200 dollars de plus pour aller tailler le bout de gras avec un «radioactivé». Un clodo pour de faux Plus près de chez nous, le quart-monde n’est pas épargné par ce nouveau loisir. Pour 700 francs, Kamstra Travel, une agence de voyages hollandaise, organise des stages de survie au milieu des clochards parisiens. Déguisés en SDF, les participants sont lâchés dans les rues de la capitale pour y apprendre la dure réalité des sans-abri. L’agence leur fournit les haillons de circonstance, un sac de couchage, un instrument de musique, du papier et un crayon. Le but du jeu étant de se débrouiller pour gagner sa croûte – sous l’oeil attentif d’un «ange gardien» dépêché par Kamstra Travel et formé à intervenir en cas de problème. L’argent et les cartes de crédit sont confisqués pour toute la durée du séjour. Immoral ? Pas du tout, selon Bart Ganssens, le directeur de l’agence, qui se défend d’exploiter la misère des sans-logis. Il prétend au contraire que cette démarche vise ą sensibiliser les politiques au sort des laissés-pour-compte... Invoquant des problèmes de sécurité, les autorités londoniennes ont pour leur part refusé d’accueillir ce type d’expérience dans leurs rues. Motif invoqué: le risque de se faire attaquer serait 15 fois plus élevé pour les apprentis mendiants que pour un citoyen ordinaire. Défier la mort L’offre se multiplie, se diversifie et le jeu symbolique avec la mort ne connaît pas de frontières. «Comme dans le sport extrême, ces touristes cherchent à donner un sens ą leur vie, à se sentir exister dans une société où vivre ne suffit plus, avance l’anthropologue français David Le Breton, spécialiste des conduites à risques. La guerre et le malheur font partie de l’imaginaire social du danger au même titre que la vitesse et la chute libre.» A la différence du sport extrême, cependant, «l’individu est posé en spectateur dans un contexte d’où il peut se retirer à tout moment. Il est un peu comme devant un jeu vidéo. Il n’est pas une victime potentielle, il ne risque pas de perdre sa maison, ni ses proches. Il a tous les «bénéfices» de l’intensité de la situation sans en avoir les inconvénients.» Autrement dit, qu’importe le pays, qu’importe le drame, pourvu qu’on ait l’ivresse? «Le lieu est un prétexte, une scène où le danger doit être pressenti, mais pas forcément réel. Cela participe d’un monde qui se transforme de plus en plus en spectacle et dans lequel la responsabilité tend ą disparaître. Aujourd’hui, on se rend sur un théâtre de guerre comme on va voir un film d’action au cinéma.» De retour dans leur train-train, les globe-trotters auront le sentiment d’être d’une autre trempe que leurs contemporains. D’être des héros. Et qu’y a-t-il de plus exaltant que de raconter ses exploits devant un auditoire d’autant plus attentif que l’aventure et les prises de risque gratuites suscitent l’admiration et la fascination. «Le goût du danger émerge sur fond de société crispée sur une volonté de sécurité. Là où socialement la sécurité n’est pas un souci, ou une revendication bien établie, le risque n’a pas lieu d’être valorisé.» On ne voit pas des individus vivant en zone hostile et risquant leur peau au quotidien s’amuser à défier la mort le week-end et les jours fériés. Par ailleurs, «si la mort était totalement intégrée comme élément de vie dans notre société, si nous étions capables de la ritualiser, il n’y aurait en aucun cas cette fascination que l’on rencontre dans le sport extrême ou dans le tourisme à risque, ce ne serait pas un lieu de transgression», souligne encore l’anthropologue. Un tourisme viril Autre aspect relevé par David Le Breton, ce tourisme serait essentiellement masculin. «Parmi les adeptes, on a de fortes chances de retrouver des hommes qui aimaient jouer ą la guerre étant petits, des accros du jeu vidéo et des fans de ces films où les hommes qui n’ont peur de rien suscitent l’admiration des femmes.» Nous y voilà, c’est donc de la virilité (degré Schwarzie!) de ces messieurs qu’il s’agit. «Il s’agit de prouver qu’on est capable de le faire, qu’on est le plus fort. Ou mieux encore, d’être le premier à briser la virginité d’un lieu... Là, nous entrons dans les pires valeurs de l’imaginaire viril occidental!» Des valeurs qui opèrent un retour en force, d’après David Le Breton. Ce phénomène s’expliquerait par une volonté de contrecarrer le féminisme, trop menaçant pour certains. A voir l’engouement que suscitent les salles de musculation et la récente élection d’Arnold Terminator au poste de gouverneur de Californie, le doute n’est plus permis. L’aventure a perdu son âmeBriser la routine, mais avec la garantie de pouvoir y revenir sain et sauf! En se démocratisant, l’aventure s’est transformée en produit de consommation courant. Selon Catherine Reverzy, psychiatre suisse installée à Paris et auteure de Femmes d’Aventure*, ce type de voyage ou d’expérience est en réalité très éloigné de l’esprit d’aventure et de ses valeurs humanistes. «L’aventure est un engagement social et humain qui témoigne d’une volonté de faire avancer et de changer le monde. Les aventuriers, les vrais, précise-t-elle, ne sont pas à la recherche d’émotions fortes, même si les risques font partie de leur démarche. Leur envie d’aller toujours plus loin, de repousser et de dépasser leurs limites, ouvre de nouveaux horizons, pour eux comme pour nous. Ils se réalisent à travers ces expéditions et nous offrent, par le biais de la transmission, la possibilité d’élargir notre champ de connaissance. L’aventurier est un acteur, pas un spectateur.» Plus indulgente que David Le Breton, Catherine Reverzy n’écarte pas l’éventualité d’une démarche altruiste. «Si ces voyages en régions à risques permettent une prise de conscience, une remise en question de ses propres valeurs et de ses certitudes, s’ils permettent de tisser des liens avec d’autres populations et d’abaisser des ponts, pourquoi pas? Par contre, s’il ne s’agit que d’une quête d’adrénaline, c’est de la curiosité malsaine et du voyeurisme. Jouer ou plutôt jouir avec la détresse de l’autre, ça relève de la perversité», conclut-elle. S’agissant de se revitaminer l’ego, ils sont prêts à tout, y compris à mettre en péril les populations locales, la vie des sauveteurs ou celle de travailleurs humanitaires en cas de pépin. Sans parler de ce que déboursent les gouvernements occidentaux (soit nous autres contribuables) pour sortir leurs ressortissants un peu trop téméraires d’un mauvais pas. L’affaire des quatre Suisses pris en otage dans le Sahara algérien et libérés en août dernier en est une parfaite illustration. Qui va payer la facture des six mois de cellule de crise au Département fédéral des affaires étrangères pour obtenir la libération de nos baroudeurs partis jouer les Indiana Jones sans guide local dans une zone réputée dangereuse? Aux dernières nouvelles, il n’était pas question de leur envoyer l’addition. Mais le gouvernement attend d’établir la totalité des coûts pour décider d’une éventuelle participation financière des ex-otages. |