Train de vie

Femina, le 10 décembre 2000.
Reportage en Ingouchie de Alix de la Grange

Fuyant les atrocités de la guerre avec 250 000 réfugiés, Elisa et ses six enfants ont échoué dans un train stationné en Ingouchie. Rencontre avec une femme exceptionnelle, qui symbolise l’esprit de résistance tchétchène. Un combat au jour le jour dans une zone à risque.

Pour loger son petit monde, Elisa a bricolé son compartiment. Une installation à faire pâlir nos plus brillants spécialistes de l’habitat compact-amovible. «J’ai placé une large planche en bois pour relier les deux couchettes supérieures, on peut y dormir à quatre, Aza, moi et les deux petits. Les deux aînés occupent les banquettes du bas. Le dernier est installé sur une planche dans le couloir entre les deux sièges de la cuisine-salle-à-manger». Lieu de vie la journée, dortoir la nuit. Elisa, 39 ans, vit ici depuis une année, avec ses six enfants. Dans le wagon no 33 du train de Severny.
Un compartiment de 2 mètres sur 4 - y compris le bout de couloir où passent les autres réfugiés - pour cuisiner, manger, dormir, se laver, langer, faire la lessive, la vaisselle, coudre, réparer, jouer, discuter… Quatre banquettes en bois recouvertes de plastique, une tablette en formica, pas de porte, des parois en plastique et un simple morceau de tissu pour délimiter les espaces de vie entre voisins d’infortune. Les cafards grouillent. L’air est glacial.

Avec ses 74 wagons stationnés en Ingouchie, à quelques collines de la frontière tchétchène, Severny est l’un des deux trains improvisés dans l’urgence en camp de fortune, pour faire face à l’exode massif des Tchétchènes, l’hiver dernier. La plus petite des Républiques de la Fédération de Russie héberge aujourd’hui encore 180 000 réfugiés, pour la plupart des femmes et des enfants, soit plus du tiers de la population ingouche. Hormis quelques camps de tentes fatiguées, ils s’entassent dans des étables, des hangars, des usines désaffectées, des wagons insalubres et sont condamnés à passer un second hiver dans ces abris «provisoires». Impossible de rentrer au pays, la Tchétchénie est dévastée et l’armée russe sème la terreur parmi les civils (lire page 25).

Le fils aîné d’Elisa a 16 ans, le cadet 4 ans. Aza, sa fille de 9 ans, est lourdement handicapée. «Ca s’est passé en 1995, à Grozny, durant la première guerre. J’étais dans la cuisine lorsqu’un obus est tombé dans la cour de notre maison. Mon mari et mon beau-frère sont morts, Aza a survécu». Très grièvement blessée, la petite a reçu les soins minimums. Chirurgie de guerre, on pare au plus pressé pour limiter les dégâts. «Ils ont fait ce qu’ils ont pu, et aujourd’hui elle est en vie». Mais dans quel état… Aza a perdu un oeil et son corps est désarticulé. Faute de musculature, elle ne tient pas debout. Elle comprend, écoute, mais ses paroles restent prisonnières d’un corps mutilé et d’un cerveau qui ne répond plus aux commandes. La tension de ces mots qui ne peuvent pas sortir provoque de l’agitation et des explosions de rage, traduction d’une énorme souffrance intérieure. Ces crises sont le seul moyen d’expression qui lui reste. La musique la calme. Un peu. Quelques instants d’apaisement dans son cauchemar quotidien.

Comme beaucoup de femmes tchétchènes, Elisa a une force de vie hors du commun. Il faut s’occuper de tout, savoir négocier, faire preuve d’imagination et... rester en vie pour s’occuper des siens.

Réveillée à l’aube par le froid et l’inconfort, elle se lève, prend Aza sur le dos, et commence sa journée. Priorité absolue, faire la queue pour accéder à l’un des quatre fours à gaz mis à disposition des 3 657 occupants du train de Severny. «Si l’on arrive assez tôt, vers 4 ou 5 heures, on peut espérer faire chauffer du thé pour les enfants à 11 heures (...)». Ensuite... Elisa monte les bidons d’eau potable, le pain, les cartons d’aide alimentaire, va chercher le seau de soupe préparée dans les cuisines communes du ministère russe des Situations d’urgences: un breuvage «infâme» mais indispensable dont la distribution est très aléatoire. Puis elle retourne chercher de l’eau pour la vaisselle, la lessive et nettoie inlassablement les couloirs du wagon, histoire de garder un minimum d’hygiène.

A côté de ça, il faut travailler, sur les marchés, dans les champs ou sur les chantiers. Non pas pour mettre du beurre dans les épinards, mais pour acheter le minimum vital, médicaments et nourriture, quand les distributions sont suspendues, sans aucune explication.

Bien que très solidaires, les réfugiés souffrent de la promiscuité, encore plus pénible en hiver lorsqu’on ne peut plus sortir. «Chacun doit prendre sur soi, balance Rosa, 45 ans, «locataire» du wagon numéro 25. Les querelles sont inévitables. Alors, on se retient, et quand la coupe est pleine, on va hurler dehors. Comme pour l’amour: on a fait une croix dessus depuis longtemps (les autres femmes approuvent et croisent les doigts en souriant) et ça nous manque terriblement. Mais l’été, quand il fait beau, si nos hommes sont encore en vie et dans les parages, on va dans les collines…» Malika, 47 ans, plonge la main dans son décolleté et en sort une pierre: «Je l’ai trouvée au bord de la rivière, juste là en bas, depuis, je ne m’en sépare jamais, c’est tout ce qu’il me reste de l’amour». Une pierre rouge brique, en forme de cœur, polie par le contact de sa peau, et par le temps.

Envers et contre tout, la vie s’organise dans le train. Zarema tient un salon de coiffure dans son compartiment, elle a peint une enseigne sur sa fenêtre «Permanente et couleur - Sur rendez-vous». Le cordonnier, toujours le plus mal chaussé, avec ses semelles décollées, tient boutique deux wagons plus loin, dans la pièce qui servait de W.-C., «du temps où le train circulait». Magomeb bricole dans son atelier de mécanique «Réparation en tout genre - Voitures et transistors». Tabarka et ses deux sœurs, 10 et 11 ans, tiennent une petite échoppe, bonbons, biscuits, sodas et cigarettes.

Et puis, il y a ces événements qui viennent casser la routine du camp: les mariages, célébrés selon la tradition, avec la bénédiction du Mollah et le rituel sacré qui consiste à porter la mariée jusqu’à son «compartiment de noce», pour sa lune de miel... Les naissances aussi, comme celle du petit Hassan, un prématuré de 7 mois. Il a survécu, un miracle! «Ce droit de donner la vie, personne ne peut nous l’enlever», souligne sa mère. Malheureusement, il y a tous ces nouveau-nés emportés par la grippe et la pneumonie.

«Avec le froid, on va arrêter de laver les enfants, s’ils tombent malades, on ne pourra pas les soigner, on n’a pas d’argent pour acheter des médicaments». Dans le wagon d’Elisa, comme dans les autres, il n’y a plus de chauffage. «Les jeunes ont vendu les poêles cet été, persuadés qu’on rentrerait chez nous avant l’automne».

Dans ce climat de désinformation, seule Radio wagon fonctionne bien. On parle avec espoir de ce camp de tentes nordiques, dotées de chauffage et d’électricité, promis depuis des mois par le HCR (Haut commissariat aux réfugiés) aux occupants des trains. Quelques tentes sont déjà montées. Mais pour l’instant, il semble qu’elles soient réservées à des réfugiés encore plus mal lotis, ceux qui vivent dans les étables et les hangars.

La déception est grande. Mais l’on est prêt à tout endurer plutôt que d’être renvoyé par le rail en Tchétchénie, comme c’est arrivé l’hiver dernier aux occupants des trente-six premiers wagons, sur ordre des autorités ingouches. Seuls les occupants des 17 premiers wagons ont été prévenus qu’ils allaient faire un voyage: paniqués, ils ont refusé de monter dans le train avant de céder sous la menace des armes. Les autres réfugiés, avertis en dernière minute, n’ont eu que le temps de récupérer trois torchons, leurs enfants qui jouaient sur la voie ferrée et de sauter dans le wagon. Ceux qui travaillaient ou vaquaient à leurs occupations dans un camp voisin sont restés «à quai». Le train a passé la frontière et s’est arrêté à Sernovodsk, une petite gare tchétchène bombardée pendant la première guerre. Un mois plus tard, onze autres wagons refaisaient le même voyage, non sans avoir débarqué auparavant  des réfugiés qui n’ont eu d’autre choix que de s’installer dans les tentes servant d’école (depuis il n’y a plus d’école à Severny).

Les 2 147 occupants de ces wagons désormais immobilisés en Tchétchénie vivent dans des conditions encore plus précaires, car l’aide alimentaire est très aléatoire de ce côté-ci de la frontière. Pour ces réfugiés-déplacés, pas de douches, pas de chauffage, pas de médicaments. Les vivres manquent et l’eau d’une qualité douteuse, explique Leila, infirmière et responsable du wagon de santé, en désignant ce qui lui reste en pharmacie: une demi-boîte de somnifères et quelques aspirines. Ici, pas de boulot non plus: «On ne peut pas travailler dans les champs, les fédéraux (les soldats russes) les ont minés. On se débrouille en faisant du troc», avec l’aide alimentaire notamment. En mai dernier par exemple, les Russes ont distribué des boîtes de lait concentré que les réfugiés ont cherché à échanger contre des légumes et de la viande, sans se douter que le tiers du lot était périmé...

Ajoutez à cela les «visites» régulières de soldats russes ivres morts qui viennent passer la nuit avec les «conductrices» russes chargées de surveiller le train. «Ils tirent sur les fenêtres, sur la tôle, pour s’amuser... Il n’est pas rare que nous passions des nuits entières dehors, terrorisés, à attendre l’aube, heure à laquelle les soldats repartent

Les réfugiés ont mal à l’âme. Ils ont la peur au ventre, le traumatisme ancré dans la tête et l’impunité de leurs tortionnaires en travers de la gorge. Ils se battent pour la vie, pas pour l’indépendance. Ils sont las de cette guerre insensée qui n’en finit pas. «On n’en veut pas, de cette guerre, d’ailleurs on n’en a jamais voulu. On veut que ça s’arrête. Nous, on n’a rien à voir avec ces «Bassaïev» et ces combattants islamistes qui veulent instaurer la charia (la loi islamiste qui régit la vie religieuse, politique, sociale et  familiale, et qui place la femme sous tutelle, ndrl.) Un jour, on rentrera chez nous, on reconstruira tout et on revivra comme avant.» Le désespoir, suivi d’un puissant regain de vie, c’est aussi ça, les Tchétchènes.

 

Mission impossible pour les ONG

L’Ingouchie n’est pas en guerre. Mais l’insécurité ambiante, les fréquents enlèvements contre rançon et les «dérapages» de l’armée russe ont contraint la plupart des organisations humanitaires à lever l’ancre. Côté médical, Médecins du Monde France est la seule ONG présente depuis 1994, avec des points de santé des deux côtés de la frontière. L’un d’eux est aménagé dans un wagon du train de Severny (en Ingouchie): une pédiatre, une généraliste, trois infirmières et un coordinateur, tous des réfugiés tchétchènes, assurent une permanence 24 heures sur 24. Médecins du Monde a mis aussi sur pied des groupes de soutien psychologique pour les enfants et les adultes.

Une guerre qui n’en finit pas

Le premier conflit: 1991 - août 1996
Suite à l’effondrement de l’Empire soviétique, la Tchétchénie élit son président (le général Doudaïev) et proclame son indépendance. La Russie réagira trois ans plus tard: en décembre 1994, elle attaque la jeune république. C’est le début d’un conflit dévastateur qui fera des centaines de milliers de morts. Grozny, la capitale, est détruite, le président est assassiné, mais les Russes sont défaits. Un accord de cessez-le-feu est signé. La décision concernant le statut politique de la Tchétchénie est reportée au 31 décembre 2001.

L’entre-deux guerres: Janvier 1997 à octobre 1999
Aslan Maskhadov, le nouveau président de Tchétchénie, un modéré prêt à négocier avec la Russie, n’arrive pas à faire façon des bandes armées qui se multiplient.
Mais c’est l’apparition de combattants islamistes fondamentalistes qui sera le détonateur de la deuxième guerre. Le combattant tchétchène Chamil Bassaïev s’allie au commandant Khattab, un Jordanien-saoudien qui cherche à imposer le wahhabisme, une branche de l’islam très stricte, fort éloignée du tolérant soufisme pratiqué par les Tchétchènes. Les deux hommes sont impopulaires, mais ils ont de l’argent et des armes, recrutent à tour de bras parmi les jeunes, et répètent des incursions au Daghestan voisin.

Le deuxième conflit: Octobre 1999 - janvier 2000
Les Russes entrent pour la deuxième fois en Tchétchénie, prétextant une opération anti-terroriste. Ils bombardent les villes, les villages, et les colonnes de civils en fuite. Les combattants tchétchènes se replient, les Russes prennent Grozny. La ville n’est plus qu’un tas de ruines.

Depuis...
Les Tchétchènes restés au pays vivent dans la terreur. Les soldats russes ratissent les quartiers, les villages, et arrêtent tous les hommes qu’ils suspectent d’être des combattants tchétchènes. Les garçons de plus de 16 ans courent un risque énorme. Ils sont emmenés dans les «camps de filtration», soumis à des interrogatoires serrés avec passages à tabac et tortures. Certains sont retenus en prison, d’autres libérés contre rançon (2000 à 10 000 dollars). L’armée russe mine des cadavres et dépose ses engins de mort sous des objets usuels que les civils tentent de récupérer aux abords de leur maison détruite. Dans la tête des soldats, «tous les Tchétchènes sont des bandits, et il faut les exterminer.»

A lire: «Chienne de guerre», Anne Nivat, Ed. Fayard. «Voyage en enfer – Journal de Tchétchénie», Anna Politkovskaïa, Ed. Robert Laffont. «Tchétchénie, un peuple sacrifié», Isabelle AstiGArRaGa, Ed. L’Harmattan.