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Veuve de mère en fille
Femina, le 17 février 2002 La plupart des femmes de Kaboul restent dans l'ombre, retranchées dans la méfiance et la peur. Les veuves sont les plus mal loties. Comment éviter les épidémies dans les taudis où elles s'entassent? Comment protéger leurs enfants des mines? Quant aux écoles, elles manquent de moyens, mais elles accueillent enfin les filles. Les classes sont bondées. Assise au fond d'une pièce aux fenêtres béantes, Assina ne décolère plus: «Nous n'avons plus de maris, nous sommes malades et nous avons faim. Avant, on nous donnait encore du pain, maintenant on n'a plus rien.» Les maigres distributions de nourriture se sont arrêtées avec le début de l'offensive américaine. Depuis bientôt six mois. A côté d'elle, une vieille femme about du souffle tente de se réchauffer avec des restes de braises. Ses jambes ne la portent plus. Couchée à même le sol, sous une couverture poussiéreuse, elle cherche désespérément à comprendre pourquoi personne ne les aide. «Un médecin est venu me voir, il n'avait pas de matériel, pas un seul médicament, il est reparti sans me soigner et il n'est jamais revenu.» Quel que soit le régime au pouvoir, les veuves sont les parias de la société afghane. Elles n'ont aucun droit, pas même celui d'exister. A 30 ans, elles en paraissent 60 et leur statut de mère de famille leur interdit toute perspective de se remarier un jour. Venues se réfugier dans la capitale en pensant échapper au pire, elles se retrouvent enfermées dans les immeubles délabrés du quartier de l'ancienne ambassade soviétique. Le ghetto des veuves, en plein Kaboul. «Si au moins on pouvait rentrer chez nous, dans nos provinces, mais nous n'avons pas le moindre afghani en poche pour payer le voyage.» «Les talibans ont brûlé nos maisons et ce ne sont pas nos petits garçons qui peuvent nous aider à les reconstruire», fait remarquer Saira, la tête emballée dans un de ces foulards de moudjahidin en vente sur tous les étals de Kaboul depuis le 13 novembre dernier, date de la fuite des fondamentalistes. Ce tissu dont elle ne se sépare jamais, Saira ne le porte pas par conviction religieuse, encore moins par affinité politique, elle ne l'utilise que pour dissimuler un visage et un corps rongés par la maladie et des infections de peau a répétition. Babargol, elle, vit dans les murs décrépits de l'ancienne ambassade depuis quatre ans. Peu de temps après la mort de son mari, la guerre et la sécheresse l'ont obligée à quitter son village. Jetée sur les routes avec ses enfants et ceux de sa fille, elle a erré de longs mois avant d'échouer dans cet immeuble. Ni eau, ni électricité, -20 degrés en hiver, +40 en été, peu ou pas d'aide humanitaire. De quoi attraper la mort dans les plus brefs délais. Malgré leurs efforts quotidiens pour maintenir un semblant de propreté, l'humidité et l'obscurité des bâtiments sont propices à la prolifération de bactéries en tous genres. Les morceaux de plastique utilisés pour colmater les fenêtres ne supportent pas les rigueurs de l'hiver et les lambeaux de toile qui remplacent les portes n'empêchent pas les chiens galeux de venir rôder la nuit. Le sort des mendiantes Dans son 9 m2 sombre et glacial, Babargol fait de son mieux pour gérer l'intendance de toute sa colonie. «Je profite de cette distribution de bois pour faire des réserves, mais… je n'ai pas d'argent pour acheter des allumettes.» Babargol ne se plaint pas, elle a juste des larmes plein les yeux. La honte et la culpabilité de ne pas apporter davantage a sa famille ne la quittent plus. Elle est à bout de force. Tadja, sa fille de 24 ans, dont le mari a été tué à la guerre, part tous les matins à la recherche d'un emploi. «Avant, les talibans ne nous autorisaient qu'a mendier. Maintenant, on a le droit de travailler, mais il n'y a pas de travail. Avec un peu de chance, Tadja pourra faire la lessive chez des gens riches, pendant quelques jours.» Une chance que la grande majorité des centaines de veuves qui vivent ici n'ont pas encore rencontrée. Leur carte de réfugiée à la main, elles s'en vont traîner leur misère dans les quartiers animés de la ville. Sans carte, pas question de sortir mendier sa croûte. Les contrôles sont stricts. L'entrée du camp est gardée par un moudjahid. Posté au même endroit et armé de la même kalachnikov, l'homme n'est pas moins terrifiant que son prédécesseur taliban. Les petits tas au bord des routes, sous des tchadris hors d'usage, ce sont elles. Les ombres qui harcèlent les journalistes derrière les vitrines des boutiques de souvenirs de Chicken Street, ce sont elles. Celles qui forcent les grilles de la Croix-Rouge locale pendant les distributions de riz, ce sont encore elles. Et ce n'est pas de gaieté de coeur. Totalement illettrées, sans formation et sans ressources, elles n'ont pas le choix. Eviter les mines Tous les immeubles du quartier de l'ambassade affichent
complet. Occupé par des familles venues des quatre coins du pays, ce
gigantesque taudis où s'entassent désormais 25 000 âmes est le plus grand
camp de la capitale. Barricadés derrière les décombres, les réfugiés
attendent des jours meilleurs. Au détour d'une façade criblée d'impacts de
balles, des enfants rient et se chamaillent à coups de dépliants en
couleur. Ces brochures les informent sur les mines. De dessin en dessin,
ils apprennent à reconnaître les engins mortels, à les signaler et à parer
à l'urgence si un petit copain a malencontreusement posé le pied dessus.
Les enfants gardent leur brochure jalousement. Ici, on ne s'initie pas à
l'écriture ou à la lecture, on apprend à sauver sa peau. A l'abri des regards masculins et de la lumière, les jeunes filles dévoilent prudemment leur visage. Toutes les trois ont été brusquement retirées de l'école à 14 ans. «Les talibans nous ont interdit d'étudier. Après, j'ai dû fuir. Et maintenant, c'est trop tard. J'ai un travail et je gagne dix dollars par mois. En reprenant des études, je perdrais mon boulot, alors je n'y pense même pas. Ma famille a besoin de moi, nous sommes six à vivre sur mon salaire.» Le ton trop ferme de Zaina dissimule mal sa tristesse. De la vie, elle ne connaît que les horreurs de la guerre et la peur. Celle qui vous prend au ventre un beau matin et qui ne vous quitte plus jamais. On lui a volé son enfance et personne ne pourra la lui rendre. Comme elle, Sina s'est aussi résignée. Pour Marouf, restée silencieuse, la question des études n'est plus à l'ordre du jour. Mariée depuis un an, son destin de mère Courage est tout tracé. Sa carrière professionnelle s'arrêtera avec la naissance d'un premier enfant. La levée des interdictions et la fin du règne fondamentaliste ne changent rien au quotidien de ces femmes en situation de précarité extrême. Quant à leur avenir, il n'est pas très réjouissant. Elles ne font pas partie des élues qui goûtent aux joies de «l'après-taliban», cette notion est réservée aux classes les plus nanties et… aux discours occidentaux. Les récents événements n'ont fait que renforcer leurs doutes. La plupart d'entre elles ne comprennent pas pourquoi les Américains leur ont balancé toutes ces bombes sur la tête. Et on serait bien en mal de leur fournir une explication rationnelle. Le chemin de l'école Autre quartier de Kaboul, dans la banlieue nord. La Maryam School a rouvert ses portes le 20 décembre dernier. Réquisitionné en 1997 par les autorités, ce lycée pour filles s'était transformé en école coranique pour garçons. Durant cette sombre période, Fahima, la nouvelle directrice, n'a jamais cessé d'enseigner. Clandestinement, bien évidemment. Une activité qui lui a valu de nombreux ennuis avec les talibans, mais jamais assez, selon elle, pour baisser les bras. Aujourd'hui, à 44 ans, elle est à la tête d'une équipe de 80 personnes, dont 63 enseignantes. Cette mère de trois enfants est une référence en matière d'éducation et... de capacité de résistance: en vingt-cinq ans de métier, elle n'a jamais fait défection. Depuis la reprise des cours, elle n'a plus une minute à elle. «Il faut relancer la machine, tout réorganiser, réparer et réaménager le plus rapidement possible, mais nos moyens sont très limités», dit-elle presque gênée. Les bâtiments sont dans un triste état. Les fenêtres ont volé en éclats, les tables et les chaises sont parties en fumée. Les tableaux noirs sont déglingués, mais encore utilisables. Le lycée a repris ses droits et fait classe comble; 3300 filles de 6 à 23 ans se relaient pour suivre les «cours de rattrapage d'hiver». Après cinq ans d'absence sur les bancs d'école, ce programme de remise à niveau s'est révélé indispensable. Les salles et les couloirs de Maryam School sont bondés. Installées les unes sur les autres, les étudiantes (60 en moyenne par cours) ne perdent pas une miette des deux heures d'études auxquelles elles ont droit par jour. Les rotations sont rythmées par le son d'une cloche solidement arrimée à un arbre de la cour de récréation. A chaque signal, c'est la ruée. «Ces filles ont soif et faim d'apprendre, elles ont perdu trop de temps», relève Fahima en les regardant se précipiter à leur place sans attendre la sortie de leurs camarades. L'échéance des tests approche. Une évaluation des connaissances individuelles aura lieu juste avant le début de la rentrée scolaire officielle, fixée au mois de mars prochain. Les résultats permettront de réorienter chaque élève dans le degré qui correspond à son niveau. L'âge n'est pas un critère. Si certaines ont continué à étudier en douce, d'autres n'ont pas touché un livre depuis 1996. Cinq ans à rattraper en un peu plus de deux mois… c'est court. Des salaires aléatoires D'autant que la situation financière de l'établissement est très critique. Comme les 220 000 autres fonctionnaires du pays, personne n'a touché de salaire depuis des mois. Conscientes de leur privilège d'avoir trouvé du travail, les enseignants de Maryam School prennent leur mal en patience. «Mais ce n'est pas facile de garder le moral des troupes dans un contexte pareil, explique Fahima. Les professeurs, comme tous les Afghans, doivent accomplir des miracles tous les jours pour nourrir leur famille.» Fin janvier, le gouvernement provisoire a annoncé qu'il allait verser un premier salaire à tous les membres de la fonction publique. Une bonne nouvelle, enfin. Mais l'horizon reste bien sombre, même si des petits coins de ciel bleu surgissent parfois. Ainsi, Fahima vient de ranger son tchadri au fond d'un placard. «Ca ne fait que trois jours! Je ne suis pas encore très a l'aise, j'ai toujours l'impression d'oublier quelque chose, explique-t-elle timidement. Je n'ai pas osé l'enlever avant. Mais à mon poste, cette démarche devenait indispensable, je dois montrer l'exemple et puis… regardez, ça commence à porter ses fruits!» Deux de ses collègues passent la grille du lycée, un simple voile sur la tête. Les boutiques spécialisées vendent toujours des tchadris, mais ils ne font plus recette, les prix et les ventes ont chuté. Dans les rues, le changement n'est pas encore visible. Rares sont celles qui prennent le risque de montrer leur visage en public. Les femmes continuent à avoir peur. Et pour cause: les talibans n'ont pas disparu de la circulation. Elles les connaissent bien, c'étaient leurs voisins. Avec leur barbe fraîchement rasée et un pacol (le célèbre chapeau du défunt commandant Massoud) vissé sur la tête, ils ont juste changé d'apparence, leurs convictions, elles, sont restées les mêmes. Et les nombreux moudjahidin qui déambulent dans la capitale ne sont pas beaucoup plus rassurants. Les femmes préfèrent donc rester très discrètes jusqu'à ce que la situation s'éclaircisse. Combien de temps faudra-t-il attendre? Longtemps, à en juger par la déclaration du Ministère de la justice qui, pour améliorer le sort des Afghanes, a proposé de... réduire la taille des pierres utilisées lors des lapidations! Les insultes contre celles qui osent dévoiler le bout du nez sont courantes, les coups ne sont pas exceptionnels et la menace d'un jet d'acide sulfurique au visage n'a malheureusement rien d'une plaisanterie de mauvais goût. De leur côté, les maris, les frères et les pères ont souvent pris le relais des intégristes en matière d'interdictions et de restrictions. On ne s'y prendrait pas autrement pour faire passer aux femmes l'envie de s'émanciper. La musique a certes remplacé le son des claquements de fouets, mais les Afghanes ne sont pas beaucoup plus libres qu'avant. La différence? Elles ont désormais une petite marge de manoeuvre. |