Zéro de conduite

Femina (Suisse), le 23 mai 2004
Yannick Van der Schueren

Appels de phares, coups de klaxon, gestes obscènes, injures... la conduite a le don de nous faire sortir de nos gonds. 90% des accidents sont provoqués par un mauvais comportement au volant. Et si on se calmait?

17h, autoroute Lausanne Genève, kilomètre 32. Jeanine fonce au volant de sa vieille 205, tombe sur un papy qui a du mal à passer la seconde et décide de le dépasser. Mal lui en prend, à peine a-t-elle déboîté, qu’une Golf GTI surgie de nulle part vient lui renifler le pare-chocs. Appels de phares incendiaires, coups de klaxon à réveiller les morts, l’homme est exaspéré de ne pas pouvoir passer. Crispée sur son volant, Jeannine essaye d’accélérer. Peine perdue, en descente et avec le vent dans le dos, elle atteint péniblement les 122 km/h. Vert de rage, le conducteur qui la talonne gesticule en éructant ce qu’elle suppose être un torrent d’insultes. À peine rabattue, le fou furieux en question arrive à sa hauteur et brandit son majeur de manière très explicite, mais fort peu respectueuse-, avant de lui faire une queue de poisson. Ulcérée, Jeanine, qui d’ordinaire est plutôt zen, sent la moutarde qui lui monte au nez: “Espèce de manche à c…, Fils de Bush!” STOP! Arrêtons la démonstration. Que celles et ceux qui ne se sont jamais laissé aller à un geste discourtois ou à un juron au volant se lèvent !

Incivilité sans frontière

A en croire un sondage Gallup effectué pour l'ONU en 2003, la moitié des Européens ont déjà été victimes de comportements agressifs sur la route. Et parmi les 51% qui admettent avoir fait preuve d’agressivité au volant, 70% déclarent avoir été eux-mêmes agressés auparavant…

La palme de la mauvaise humeur au volant revient à nos voisins français, les plus placides seraient les Belges. Quant aux Suisses, s’ils n’entrent pas (comme d’habitude) dans les statistiques européennes, ils ne font pas exception. Il suffit d’emprunter une route helvétique pour s’en rendre compte.

Résultat: chaque année, 1,2 million de personnes laissent leur vie sur le bitume et 15 millions sont blessées dans des accidents . Or “plus de 90% des accidents ont pour cause principale un mauvais comportement des conducteurs” souligne-t-on aux Nations Unies!

Qui sont donc ces chauffards? D’après différentes études, il s’agit neuf fois sur dix d’un individu de sexe masculin âgé de 24 à 40 ans. Ils ont pour particularité de ne pas considérer leur voiture comme un moyen de transport, mais comme un moyen de s’affirmer et l’anonymat que leur confère cet espace clos en fait l’endroit idéal pour s’offrir une transgression. La route devient un lieu d'affrontement et de provocation où il n’est plus question de réprimer ses instincts, aussi criminels soit-il. Et gare aux intrus (c’est-à-dire les autres usagers) qui osent venir les défier sur leur territoire…

Selon Jacques Bergeron, psychologue et responsable du Laboratoire de simulation de conduite de l’Université de Montréal, “On conduit comme on se conduit dans la vie. L’auto ne fait qu’exacerber les tendances qui existent déjà.” En d’autres termes: "Dis-moi comment tu conduis, je te dirai qui tu es!

La voiture est un formidable objet à faire régresser", analyse Jean-Pascal Assailly, psychologue à l’Institut national de recherche sur les transports et la sécurité en France. "On voit des gens très bien revenir à des réactions d'enfants, se sentir maîtres du monde. La voiture est à l'image de notre société: de plus en plus individualiste”. 

Voiture =  utérus

Quant à la psychologue lyonnaise Gabrielle Korn, spécialiste des comportements liés à l’automobile, elle n’hésite pas comparer la voiture à un ventre maternel. “D'où la facilité avec laquelle certains automobilistes régressent dans leur voiture en libérant leur agressivité, leurs frustrations... La voiture, c'est aussi une armure qui protège de l'extérieur et qui donne un sentiment d'invulnérabilité.” La psychologue va encore plus loin. Pour elle, la conduite pousse à “des fantasmes et des pulsions de mort, de pouvoir et de puissance”. 

Jacques Bergeron, explique aussi cette agressivité par le fait que “dans leur auto, les gens sont comme dans une bulle et cette position diminue leurs inhibitions”. Autrement dit, en voiture tout est permis et sans excès de pudeur: parler tout seul, chanter, se remaquiller, se mettre les doigts dans le nez. Autant de comportements que l’on ne se permettrait (en principe) pas si on se trouvait dans un endroit public. Des gestes sans conséquence, contrairement à la colère.

Des chercheurs britanniques ont émis une hypothèse selon laquelle la colère au volant serait imputable à l’absence de contact visuel avec l’autre. Le visage d’autrui étant invisible, il ne peut pas remplir sa fonction qui consiste à désamorcer l’agressivité et à induire le respect.  

Les compagnies d’assurances sont formelles: sur la route, le danger croît avec le taux de testostérone. Les conductrices  n’ont pas la même vision de leur véhicule que les conducteurs. “Pour les hommes, la voiture, c'est la puissance. Encore aujourd'hui, le mâle qui réussit, c'est celui qui a une grosse voiture. Sans parler du symbole sexuel, la voiture sert encore à épater les filles, à prouver sa virilité…”, relève Gabrielle Korn. Ce qui ne signifie pas pour autant que toutes les femmes sont des anges au volant! Mais elles considèrent généralement leur voiture pour ce qu’elle est, un moyen de locomotion, et non pas un prolongement d’elles-mêmes.
D’autre part, leur perception des risques serait plus proche de la réalité que celles des messieurs. “Quand on demande aux usagers pourquoi ils respectent le code de la route -quand ils le font- les hommes disent: “Parce que c’est la loi.” Les femmes: “Pour ne pas risquer de blesser autrui”, commente Jean-Pascal Assailly.

Les chiffres confirment cette différence. Une étude française démontre qu’à peine 20% des excès de vitesse sont imputables aux femmes, qu’elles ont 2,5 fois moins de points retirés sur leur permis et 3 fois moins de risque d’être tuées dans un accident. A cela, rajoutons que quand elles provoquent un accident, il coûte moins cher que ceux causés par les hommes. Et toc.

 

Lui     

S’identifie à sa voiture et s’en attribue ses qualités: beauté, force et puissance. Au volant de son 4X4 en plein centre ville, il affirme le grand fauve qui sommeille en lui.
Accorde beaucoup d’importance à l’aspect extérieur de sa voiture et à la puissance de son moteur.
Très maniaque, il ne supporte pas la moindre miette de pain dans sa voiture. Il passe ses samedis après midi à l’astique-auto du quartier.
Sur la route, il a tendance à appuyer sur le champignon et plus il doute de sa virilité, moins il supporte d’être dépassé. Surtout par une femme…

Elle

La voiture n’est qu’un moyen de transport.
S’attarde sur la couleur et le confort intérieur. La préfère petite, parce que plus facile à garer, mais avec un grand coffre pour les courses et les vacances. Côté mécanique, une seule exigence: qu’elle ne tombe pas en panne!
Sa voiture est une deuxième maison. On y trouve des vêtements, une crème hydratante, des journaux, un paquet de biscuits entamé, des emballages de bonbons, des tongs et un cendrier qui déborde.
La vitesse n’est pas son truc. Elle ne prête pas la moindre attention quand on la double, surtout si c’est un homme…

Les dix commandements de la courtoisie au volant

1. Sur la route, tu ne tueras pas
2. La vitesse, tu modéreras
3. Au volant, la colère tu ravaleras
4. Au pare-chocs, tu ne colleras pas
5. Les gros mots, jamais tu ne diras
6. Le piéton et le cycliste, tu n’écraseras pas
7. Avec les autres usagers, toujours courtois tu seras
8. Le conducteur du dimanche (même en semaine), jamais tu n’insulteras
9. Le bras (ou le doigt) d’honneur, tu t’abstiendras
10. La place de parking, tu ne piqueras pas